La libraire à vélo

Le photographe du «Devoir» a suivi la libraire Camille Toffoli, de L’Euguélionne, lors d’une de ses livraisons de livres à vélo.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le photographe du «Devoir» a suivi la libraire Camille Toffoli, de L’Euguélionne, lors d’une de ses livraisons de livres à vélo.

Cam la Toff. C’est ainsi que ses collègues surnomment Camille Toffoli qui, en ce mardi avant-midi de sloche tombant du ciel, saisissait vaillamment, en affrontant les précipitations, une belle occasion de montrer que son sobriquet n’est pas surfait. Armée de son pantalon de neige, de son sac en bandoulière et de ses bottes de randonnée, la libraire débutait sa première journée de livraison à vélo, avec une douzaine de commandes à déposer sur le Plateau, dans la Petite-Patrie, dans Verdun ou dans Hochelaga, là où nous la rejoignons autour de 15 h.

Lundi, la librairie féministe L’Euguélionne, située rue Beaudry à Montréal (près de Sainte-Catherine), décidait de fermer ses portes, d’abord pour des raisons de santé et de sécurité, et parce que quelques-unes des membres travailleuses de cette coopérative de solidarité sont mères (un emploi à temps très plein, ces jours-ci).

Mais parce que « les livres sont plus encore que le papier de toilette, essentiels à la santé » (dixit la page Facebook de L’Euguélionne), la librairie lançait au même moment son service de livraison à bicyclette des commandes passées en ligne, pour la beauté du geste, ainsi qu’afin de sauver sur les coûts d’envois postaux (qui grugent des marges de profits déjà minces). La Société de gestion de la banque de titres de langue française (BTLF), qui gère les palmarès Gaspard, rapportait mercredi une hausse des ventes de 8,5 % dans les librairies indépendantes au cours du dernier week-end, preuve que bien des Québécois entendent profiter des prochaines semaines pour lire.

« C’était un statement pour nous de fermer », explique la libraire sur deux roues en se dirigeant vers sa prochaine adresse, rue Dézéry, entre de Rouen et Ontario. « On ne veut pas être moralisatrices. Il y a plein de raisons pour lesquelles un commerce peut décider de demeurer ouvert, mais on voulait donner l’exemple. » Camille Toffoli, qui se déplace douze mois par année sur sa bécane, avait toujours rêvé de goûter un instant à la vie de messager à vélo, un petit fantasme que les circonstances, bien que tristes, lui permettent de transporter du côté du réel.

Inquiétude chez les libraires

S’il y a sans doute matière à se réjouir de ce que la littérature devienne refuge, une certaine inquiétude plane sur le réseau somme toute précaire des librairies québécoises. « La santé financière des librairies se porte mieux que dans les années 2007 à 2014 où il y a eu une vague de fermetures, mais elle demeure fragile », souligne la directrice générale de l’Association des libraires du Québec, Katherine Fafard. « Les librairies doivent pouvoir payer leur loyer, l’électricité, leurs fournisseurs et espèrent que leurs employés ne se retrouvent pas avec 55 % de leur salaire en passant sur l’assurance-emploi, alors qu’il n’est déjà pas très élevé. »

Jeudi, une vingtaine de librairies indépendantes au Québec avaient choisi de fermer temporairement leurs portes, bien que plusieurs autres d’entre elles aient réduit leurs heures d’ouverture. L’ALQ proposera dès lundi #lireenchœur, une initiative virtuelle durant laquelle des écrivains et des libraires qui devaient participer à des séances de prescriptions littéraires lors de salons du livre se prêteront à des vidéos et à du clavardage en direct. Des employés de la chaîne Renaud-Bray requérant l’anonymat nous ont confié être préoccupés par l’achalandage « digne du temps des Fêtes » dans les succursales où ils travaillent, une affluence ne favorisant pas la distanciation sociale.

La coopérative des Librairies indépendantes du Québec a quant à elle élaboré des outils de promotion pour ses membres, afin de les aider à diriger leurs clients vers le site leslibraires.ca, permettant de passer des commandes en ligne et de se procurer des livres numériques et audio. Depuis la fin de semaine, les ventes y auraient doublé par rapport à une journée type du mois de mars. « On sent une solidarité dans la chaîne du livre : les éditeurs souhaitent faire mousser les ventes en ligne de leurs livres et pointent vers notre site de vente, dans leurs publicités », applaudit le directeur général de la LIQ, Jean-Benoît Dumais.

Pour Camille Toffoli, il ne fait aucun doute que la lecture, si elle n’immunise malheureusement pas contre les virus, constitue plus que jamais une nourriture indispensable. « Le pendant négatif au fait de rester confiné, c’est tous les enjeux de santé psychologique et de charge mentale pour les parents d’enfants qui doivent rester à la maison », observe-t-elle. « Les livres, c’est quelque chose qui aide à apaiser l’anxiété, de sortir de ses pensées circulaires et de son fil de nouvelles, de penser plus large. »

Et que lit-on, pendant son confinement ? Parce qu’une libraire n’est pas tenue au secret professionnel, Camille s’autorise, pour les besoins de la cause, à jeter un œil à ce qui se cache dans l’enveloppe qu’elle s’apprête à glisser dans la boîte aux lettres : deux recueils de poésie — Si j’étais un motel, j’afficherais jamais complet (Éditions de Ta Mère), de Maude Jarry, et Hochelagurls (Éditions de l’Écrou), d’Audrey Hébert — ainsi que Le carnet écarlate (Éditions du remue-ménage), d’Anne Archet, des fragments érotiques lesbiens. « C’est vraiment une bonne lecture quand on est confinée », lance la livreuse lettrée, tout sourire, en mordant dans l’adverbe vraiment.

L’angoisse qui en taraude beaucoup aurait par ailleurs comme conséquence salutaire un sentiment d’urgence chez les lecteurs parfois prompts à remettre à demain ce qu’ils pourraient lire aujourd’hui. « Les gens n’achètent pas que des livres feel good, remarque Camille avant de reprendre son itinéraire. Il y en a plusieurs qui se disent que c’est le bon moment pour entamer la lecture d’une œuvre imposante ou d’un essai aride. »