«Francis»: les aventures initiatiques d’un adolescent solitaire d’Amqui

Alexandre Michaud pour son premier roman «Francis»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Alexandre Michaud pour son premier roman «Francis»

Pour plusieurs, publier un premier roman revient à lancer une bouteille à la mer. À 31 ans, Alexandre Michaud réalise de façon inespérée un rêve d’enfant. « On dirait que j’ai lancé la bonne bouteille à la mer », se réjouit le nouvel auteur montréalais.

Coup de chance, en effet, Francis, son premier roman, lui a permis d’obtenir le prix Robert-Cliche, assorti, comme c’est l’habitude, d’une publication chez VLB éditeur et d’une bourse de 10 000 $ offerte par Québecor Média — qui détient le groupe Ville-Marie Littérature, auquel appartient l’éditeur.

Un jury composé cette année du dramaturge René-Daniel Dubois (Being At Home With Claude), du journaliste Dominic Tardif et de la libraire Josianne Létourneau a choisi le roman d’Alexandre Michaud parmi quatre finalistes, d’abord sélectionnés par un comité formé de gens du groupe Ville-Marie Littérature à partir de tous les manuscrits reçus.

S’il se réjouit d’être arrivé à ses fins, Alexandre Michaud a aussi en même temps le sentiment d’être passé à autre chose, lui qui met son énergie depuis quelques années dans son entreprise de révision linguistique. Une réalité bien loin de l’univers plutôt glauque qui est au cœur de ce premier roman très dialogué et au style plutôt classique.

Je dirais que ça m’a pris plus qu’une décennie pour assimiler et digérer les événements que j’ai vécus là-bas et en faire un roman

À Amqui, « petite ville de suicidés perdue dans la vallée de la Matapédia », Antoine Lavoie, 15 ans, est un adolescent pas tout à fait comme les autres. Solitaire, conscient de sa différence, il se tient loin des beuveries et des filles. Fils unique d’un père invalide après un accident de travail et d’une mère maladivement dépressive, « assommée par les antidépresseurs et les somnifères », il fait son temps.

À la polyvalente, l’adolescent rase les murs, sèche les cours autant qu’il peut pour se rendre à la bibliothèque municipale, « réfugié parmi les vieux livres à la reliure dorée que personne n’osait toucher ». Des livres où la vie lui semble plus réelle et plus excitante que la sienne, marquée par la pauvreté matérielle et intellectuelle. Les personnages de Dickens, de Dostoïevski et de Proust semblent être ses seuls amis.

Il rêve d’écrire, mais son inexpérience de la vie lui semble être un obstacle. La solution se présentera à lui sous les traits de Francis Pigeon, un charismatique fêtard d’Amqui du même âge qui l’entraînera dans son sillage pour, lui explique-t-il, lui procurer de la matière afin d’écrire le roman dont il rêve.

Ce qui va lui faire vivre toutes sortes d’aventures à couleur locale. Faire des plombs de hash sur le four, boire jusqu’au coma éthylique, courser en Ski-Doo, tirer au fusil sur des corneilles, coucher avec sa cousine. « Des adolescents normaux qui vivaient leur jeunesse. Contrairement à moi. »

Cette histoire de malheur familial, baignée dans l’atmosphère parfois étouffante de la vie en région, s’imprégnera peu à peu d’un fantastique un peu vieillot et donner une couleur singulière au roman.

« La famille de mon père vient d’Amqui », explique Alexandre Michaud en entrevue. Si l’auteur a pour sa part grandi à Pointe-aux-Trembles, à l’extrémité est de l’île de Montréal, Amqui est pour lui bien plus qu’un décor et il raconte avoir très souvent séjourné dans la vallée de la Matapédia. Il y a même vécu toute une année à l’âge de 19 ans, juste après le cégep.

Un coin du Québec qui, par son isolement, possède selon lui une sorte de culture distincte. « Je ne me ferai pas d’amis en disant ça, mais on ne peut pas dire qu’on y soit très ouvert d’esprit. Quelqu’un de différent s’y fait juger assez vite », ajoute-t-il, tout reconnaissant d’un même souffle sa propre fascination pour l’endroit.

« Au fond de moi, j’ai toujours su que j’allais écrire un roman sur cet endroit-là. En y côtoyant plein de gens et en faisant toutes sortes d’excès avec eux, j’ai vécu mon roman dans la vie réelle. Et je dirais que ça m’a pris plus qu’une décennie pour assimiler et digérer les événements que j’ai vécus là-bas et en faire un roman. »


L’aspect Twin Peaks
 

Issu d’un mémoire de maîtrise en littérature obtenu à l’Université de Montréal (où il s’intitulait plutôt Comme les autres), le roman a été depuis retravaillé par l’auteur. « Quand elle a reçu le manuscrit, mon éditrice a tout de suite vu le côté Twin Peaks [la série culte de David Lynch] et elle m’a suggéré de le retravailler dans ce sens-là. J’ai regardé la série, que j’ai beaucoup aimée, et c’est ce qui m’a amené à changer la structure de l’histoire et à modifier certaines choses. »

S’agit-il, de son point de vue, d’un roman de formation ou de déformation ? « Je dirais plus que c’est un roman de déformation, on peut le dire comme ça, étant donné que ça parle aussi d’amitiés malsaines. C’est l’histoire de quelqu’un qui se pense créateur, mais qui est en fait la création de quelqu’un d’autre », poursuit l’auteur, qui a lu surtout les classiques du XIXe siècle, dont il reconnaît s’être inspiré.

Si Alexandre Michaud a étudié la scénarisation à l’INIS il y a une dizaine d’années, la création littéraire à l’université et même le russe à Moscou, il se décrit plutôt comme un autodidacte. « Je suis quelqu’un qui s’est pas mal élevé dans les livres. Je viens d’un milieu quand même assez modeste. Et la sortie qu’on faisait en famille, c’était à la bibliothèque. Chaque deux semaines, j’empruntais quinze livres. C’est comme ça que je me suis mis à vouloir devenir écrivain. » Un métier noble et un peu intemporel à ses yeux, qui offre une grande liberté.

Avec Francis, Alexandre Michaud a l’impression de s’être purgé de l’obsession pour Amqui qui l’a longtemps habitée, et se dit maintenant prêt à passer à un autre sujet. « Je crois que les seuls romans que je vais écrire dans ma vie — et je ne pense pas être quelqu’un qui va en écrire beaucoup —, ça va être juste sur des obsessions. Il n’y a qu’une obsession pour me donner envie de travailler pendant plusieurs années sur un projet. »

Francis

Alexandre Michaud VLB éditeur, Montréal, 2020, 248 pages