L’art s’accroche

Jean-Luc Murray, directeur du MNBAQ, reconnaît qu’un établissement comme celui qu’il dirige peut tenir un certain temps sans visiteurs. Il regrette néanmoins que la crise ait stoppé l’élan de l’expo sur Frida Kahlo et consorts.
Photo: Jacques et Natasha Germain et Vergel Foundation Jean-Luc Murray, directeur du MNBAQ, reconnaît qu’un établissement comme celui qu’il dirige peut tenir un certain temps sans visiteurs. Il regrette néanmoins que la crise ait stoppé l’élan de l’expo sur Frida Kahlo et consorts.

Obligés de fermer devant la virulence de la pandémie, les diffuseurs en arts visuels (musées, galeries, centres d’artistes) prennent leur mal en patience. Certains se tournent vers les outils numériques, d’autres attendent que la tempête passe. L’Association des galeries d’art contemporain (AGAC), elle, décide dès maintenant de reporter son événement phare, la foire Papier.

« Attendre à la fin de mars pour évaluer la situation n’était pas une possibilité, d’autant que le gouvernement croit que la crise durera des mois. Le climat n’aurait pas été propice aux festivités, ni aux échanges humains ou même aux ventes d’œuvres. Il était préférable de reporter l’événement », explique Julie Lacroix, directrice de l’Association.

Prévue initialement du 23 au 26 avril, la foire Papier est désormais annoncée du 18 au 21 juin. Elle prendra place au même Grand Quai du port de Montréal, là où elle a attiré, en 2019, 11 000 visiteurs. L’AGAC profite du fait que le site est vacant, depuis que les croisières ont été obligées de retarder leurs activités. Annuler l’édition 2020 aurait été le pire des choix, d’autant plus que des dépenses avaient été engendrées.

« Nos membres comptent sur cet événement pour leurs revenus et ceux des artistes, dit Julie Lacroix. Après cette période d’isolement et de distanciation sociale, l’économie aura besoin de relance et le marché de l’art est certainement parmi les industries culturelles les plus touchées… Ce serait vraiment trop dommage d’annuler. »

Après cette période d’isolement et de distanciation sociale, l’économie aura besoin de relance et le marché de l’art est certainement parmi les industries culturelles les plus touchées… Ce serait vraiment trop dommage d’annuler.

Reporter n’est pas l’option la plus courante parmi les autres organismes contactés. La Biennale d’art contemporain autochtone (BACA), pilotée par la galerie Art mûr et présentée à six adresses, débutera comme prévu le 23 avril. Sur le Web seulement, s’il le faut, mais elle aura lieu, dit Rhéal Lanthier.

« Les œuvres sont déjà arrivées ou en transit, les expos seront montées, le catalogue est en production. Nous nous adapterons selon les consignes du gouvernement et nous ferons une exposition virtuelle. Ce qui est mis en suspens, c’est le programme de médiation, les rencontres, les performances », commente le copropriétaire d’Art mûr.

Au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), on monte actuellement Paris au temps du postimpressionnisme, bien que son inauguration ait été suspendue. De l’avis de Pascale Chassé, directrice des communications, l’expo sera prête pour le jour où le musée sera autorisé à accueillir des visiteurs.

Ouvert sur rendez-vous

Si le MBAM, le Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) ou le Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) annoncent une mise en veille de deux semaines, les galeries privées se disent ouvertes « sur rendez-vous seulement ».

« On a des obligations financières envers nos artistes et nos fournisseurs, on ne peut pas fermer au complet. On a décidé d’annuler le vernissage [de jeudi], on fermera si le gouvernement l’exige, mais on ne voulait pas encore envoyer ce message négatif », indique Antoine Ertaskiran, copropriétaire de la nouvelle galerie Bradley Ertaskiran.

Même son de cloche à la galerie trentenaire Simon Blais. « On a deux expos à monter, on y va en douceur. On réduit les heures de travail et on reçoit des clients, dit le galeriste. [Pour les autres], on fera une expo virtuelle. »

La solution virtuelle est une voie adoptée par plusieurs, selon ce qu’on a constaté. Le MAC mettra ainsi l’accent sur une section multimédia méconnue de son site. Au MBAM, une équipe a planifié deux semaines de « surprises quotidiennes » destinées aux plateformes numériques. « Parce que l’art adoucit les périodes troubles, on vous déposera ici, chaque matin, une proposition culturelle pour égayer votre journée », lit-on sur Facebook.

« J’ouvre sur rendez-vous et fais confiance aux gens qui se présentent », dit Pierre-François Ouellette, propriétaire de la galerie qui porte son nom. Il promet cependant d’être plus proactif sur les médias sociaux et mettra des capsules (photos et textes) pour « développer une trame narrative comme si tu venais voir l’expo ». Il pourra ainsi continuer à « partager [sa] vision du monde », ce que le milieu des arts de la scène, croit-il, ne peut faire.

Jean-Luc Murray, directeur du MNBAQ, reconnaît qu’un établissement comme celui qu’il dirige peut tenir un certain temps sans visiteurs. Il regrette néanmoins que la crise ait stoppé l’élan de l’expo sur Frida Kahlo et consorts. Sa fréquentation (50 000 visiteurs en un mois) tenait le rythme d’une expo estivale très courue.

« On n’est pas [au stade de lutter pour notre] survie, dit-il. Là, on gère notre déception et on pense à la sécurité des gens. »

L’équipe numérique du MNBAQ — « en feu », selon le directeur — propose sur les réseaux sociaux différentes visites virtuelles des collections, mais pas de l’expo Kahlo, pour des raisons de droits de reproduction. Reste que cette période d’accalmie imposée donne l’occasion de repenser le musée.

« On entreprend, dit Jean-Luc Murray, un chantier d’innovations, comme faire des propositions différentes quand nos façons de fonctionner sont fragilisées. » Il faut tirer du positif même d’une crise.