Le coronavirus sème de vives inquiétudes chez les travailleurs du spectacle

«En cinq minutes, les gens se sont retrouvés sans contrat pour deux ou trois mois, sans revenu et souvent sans accès au chômage», illustre M. Deschamps, qui travaille dans l’événementiel.
Photo: Getty Images «En cinq minutes, les gens se sont retrouvés sans contrat pour deux ou trois mois, sans revenu et souvent sans accès au chômage», illustre M. Deschamps, qui travaille dans l’événementiel.

Le monde des arts vivants et du spectacle québécois est en train d’évaluer et de panser ses plaies, au lendemain d’une vague d’annulations et de reports forcés par l’interdiction de la tenue de rassemblements de plus de 250 personnes en raison du coronavirus. Malgré une promesse d’aide — encore floue et amenée à être précisée dans les prochains jours — de la part du gouvernement caquiste, plusieurs acteurs s’inquiètent de la situation financière des organisations et de ses travailleurs, souvent précaires.

Le décret du gouvernement Legault sur les rassemblements n’est pas contesté par le milieu culturel, mais de l’avis de plusieurs, les répercussions économiques d’une pause d’événements et de spectacles pendant 30 jours pèsent lourd sur des organisations souvent fragiles, que ce soit dans le monde de la musique, de la danse ou du cirque.

« La mesure concernant les lieux de plus de 250 personnes de jauge, ça touche une centaine de salles membres de RIDEAU », note David Laferrière, le président de cette association nationale de diffuseurs. Ce dernier estime qu’il pourrait y avoir « facilement 2500 travailleurs sur appel » dans les différentes salles qui pourraient être touchés — comme les gens à l’accueil, les techniciens et les employés de bar.

« C’est aussi des contrats qui ne seront pas honorés, des cachets qui ne seront pas versés, des revenus qui n’entreront pas, note M. Laferrière, aussi directeur général du Théâtre Gilles-Vigneault, à Saint-Jérome. Mais c’est aussi beaucoup de dépenses juste avec nos équipes de billetterie, qui sont à pied d’oeuvre pour faire le tour de notre clientèle. »

Au ministère de la Culture et des Communications (MCC) de Nathalie Roy, le téléphone ne dérougit pas, dit-on. « On est en lien constant avec la direction des différents réseaux, note l’attachée politique de la ministre, Geneviève Gouin. On reçoit toutes les demandes et tous les appels, ça alimente la réflexion et ça fera que ça débouchera sur quelque chose ultimement. » Une annonce sera faite « plus tôt que tard, on l’espère ».

La présidente de l’ADISQ, Solange Drouin, note que le monde de la musique est « un secteur déjà fragilisé par la chute des ventes de musique enregistrée », et que les turbulences dans le spectacle vivant font que les musiciens et leur entourage « sont touchés de plein fouet ». « Il y a beaucoup, beaucoup d’inquiétude ».

L’ADISQ affirme avoir eu de bonnes discussions avec le MCC et se dit rassurée. « Il va falloir mettre en place un fonds d’urgence, et aussi un fonds de compensation », note Mme Drouin.

Au-delà des artistes, « un petit millier de personnes » se sont regroupées sur la page Facebook privée du Regroupement québécois des travailleur.euses de l’événementiel et de la culture. Selon un de ses administrateurs, François Deschamps, « personne ne remet en question les mesures de Québec ; on en prendre une pour l’équipe, mais on aimerait avoir plus d’informations sur la suite des choses. »

« Il y a des gens en détresse aujourd’hui. En cinq minutes, les gens se sont retrouvés sans contrat pour deux ou trois mois, sans revenu et souvent sans accès au chômage », illustre M. Deschamps, qui travaille dans l’événementiel et qui s’occupait de la programmation des Nuits psychédéliques de Québec, annulées vendredi.

Jongler avec les annulations

Dans l’univers du cirque, l’effet de l’annulation des tournées internationales est énorme, remarque Christine Bouchard, directrice générale d’En piste. Ce regroupement compte plus de 400 membres du secteur des arts circassiens au Canada, qui « vit grâce à l’exportation du spectacle à l’étranger ». Entre 2016 et 2018, 87 % des représentations ont ainsi été données à l’extérieur du Québec. « Avec la pandémie, c’est toute l’économie du milieu qui est basculée. »

Avant même le dépôt du budget du 10 mars, Christine Bouchard a « averti le gouvernement du risque. C’était la crise en Chine. Le Cirque du Soleil et les 7 doigts avaient annulé des spectacles. Beaucoup d’incertitude planait déjà. »

La situation est désormais « critique », estime la directrice générale, qui doit rentrer ce samedi du Mexique. Elle sera en quarantaine volontaire, mais promet de continuer de gérer la crise de près.

« Sans céder à la panique », En Piste « réclame un fonds d’urgence pour aider les compagnies, les travailleurs, les artistes et les diffuseurs à passer au travers ».

Du côté du Cirque Éloize, plusieurs événements privés au studio de Montréal ont été annulés dans les derniers jours. Vendredi, « c’est la tournée américaine du spectacle Hotel qui a été frappée », a confirmé Jeannot Painchaud, président et chef de la création. Six représentations de la compagnie aux États-Unis ont donc été annulées (« ou reportées, car on est toujours dans cette valse-hésitation entre le choix des mots ») et une dizaine d’autres qui devaient avoir lieu en mai, en Europe, sont en suspens.

Le président dit que son équipe « analyse les budgets des mois à venir », mais qu’il n’y a pas eu de pertes d’emplois. « Pour l’instant, on ne veut pas aller dans cette direction. On n’a toutefois pas le choix de regarder ça de près. Si ça se poursuit au-delà de trente jours, ce sera encore plus grave. »

Le Groupe Cirque du Soleil a, quant à lui, annoncé vendredi la suspension immédiate et temporaire de plusieurs spectacles de tournée.

Tournages

Si les tournages ne sont pas directement touchés par le décret sur les rassemblements, les nouvelles fermetures des écoles et des garderies risquent de bouleverser les horaires de plusieurs plateaux, admet l’Association québécoise des producteurs médiatiques (AQPM). « On sait que six productions ont été reportées, entre autres parce que quelqu’un revenait de l’étranger ou parce qu’elle tournait avec quelqu’un vivant à l’extérieur du pays, note la présidente de l’AQPM, Hélène Messier. Mais ça change d’heure en heure, chaque producteur analyse les répercussions sur ses propres productions ».