L’art de réinventer le vidéoclip

Image tirée du clip «Whack World» de la chanteuse Tierra Whack Réalisation par Thibaut Duverneix
Photo: FIFA Image tirée du clip «Whack World» de la chanteuse Tierra Whack Réalisation par Thibaut Duverneix

Coronavirus oblige, ce texte, qui devait aborder le volet consacré à l’art du vidéoclip dans le cadre du Festival international du film sur l’art, a dû à la dernière minute être remanié. En effet, tous les événements intérieurs réunissant plus de 250 personnes ont été annulés, a annoncé le premier ministre François Legault hier lors d’une conférence de presse. Nous avons tout de même décidé de vous parler du vidéoclip. Comment le genre s’est-il transformé avec la disparition des chaînes télévisées spécialisées comme MusiquePlus au Québec ?

Les jeunes réalisateurs de vidéoclips naviguent au travers d’une multitude d’écoles, comme si la liberté de création du genre n’avait pas de limite. On distingue ceux qui sont créés dans une pure logique de commercialisation, ceux qui sont réalisés avec d’importants budgets publicitaires, ou encore les DIY (Do It Yourself), comme le vidéoclip de la pièce When does a banknote start to burn ? réalisé par Robin Lachenal à l’aide d’une photocopieuse.

Pour le réalisateur Jessy Fuchs, président du label Slam Disques, tout le monde peut réaliser un vidéoclip aujourd’hui avec son téléphone cellulaire. « Tout est possible. Il suffit de filmer une banane et de superposer une musique sur les images », ironise-t-il.

Si les codes de réalisation sont flous, la durée est tout aussi aléatoire, allant de la courte vignette d’1 minute 30 à un format plus long, flirtant avec le court métrage. C’est par exemple le casdu vidéoclip de 15 minutes et 47 secondes réalisé par le Québécois Thibaut Duverneix pour l’artiste Tierra Whack. Une oeuvre saluée par la critique, présentant les 15 chansons de l’album Whack World, avec 15 univers, scénarios et décors différents.

L’ère de l’esthétique

À la frontière entre la musique et l’art cinématographique, on a cherché à comprendre comment se produit un vidéoclip ?

« Le vidéoclip est une forme artistique qui permet d’explorer, d’aller plus loin que la pièce originale », explique Jessy Fuchs. C’est une œuvre d’art qui peut faire vivre des émotions et doit à la fois servir l’artiste et le public. » Le genre permet aussi une grande liberté lors du montage. « C’est une dynamique d’images qui va avec la musique. Il n’y a pas de scénario ou d’histoire à raconter, pas de chronologie dans les plans ».

Dans le clip accompagnant la pièce électro Do It Without You, Stars, du musicien Jacques Greene, signé par le Québécois Mathieu Fortin, on accompagne les protagonistes dans un trip de drogue en noir et blanc, qui se répète continuellement, nous confie le réalisateur. Un clin d’œil au rythme répétitif de la musique électronique, mais aussi à l’inéluctable routine quotidienne. Mais comment fait-on pour construire un vidéoclip à partir de musique électronique ?

« Après de très longues conversations avec l’artiste », répond Mathieu Fortin, un sourire dans la voix. On a voulu créer du beau visuel infusé d’une narrative laissée à l’interprétation de l’auditeur », explique celui qui est à l’origine photographe. Pour son premier projet de réalisation de vidéoclip, il s’est inspiré des années 90. « L’objectif était de ramener une esthétique à l’écran, un bonbon pour les yeux ».

Les années 80-90, c’est la « grande période du vidéoclip », raconte Danick Trottier, professeur de musicologie à l’UQAM et spécialiste des musiques du XXe siècle. Si le vidéoclip est conçu au départ comme un outil promotionnel pour la musique pop, il vit son apogée après le lancement en août 1981 de la chaîne spécialisée MTV aux États-Unis. Un succès qui fera des petits, comme ici au Québec avec MusiquePlus, lancée en 1986.

Les succès des vidéoclips de Prince, Madonna (Like a virgin en 1984) ou Cindy Lauper, entre autres, participeront à asseoir la place du vidéoclip dans l’industrie.

Sans oublier bien entendu le mythique Thriller, de Michael Jackson, un vidéoclip de plus de 10 minutes tourné dans le style des films d’horreur. « C’est l’époque des films de morts vivants, et avec ce vidéoclip, on a voulu connecter avec la culture jeune de l’époque », souligne M. Trottier.

« Dans les années 90, les vidéoclips deviennent la principale vitrine de l’industrie de la musique. Ils permettent d’aller chercher un public jeune, grâce à la télévision, et un public adulte grâce à une esthétique léchée. C’est la période où on fait appel à de grands réalisateurs. »

Mathieu Fortin a donc voulu renouer avec cette période faste du vidéoclip dans la signature visuelle du clip de Do It Without You, Stars. Une façon aussi de s’opposer aux plateformes de diffusion majeures. « Les YouTube, Itunes ou Spotify dictent l’image des artistes et comment ils doivent se présenter aujourd’hui. »

Le 45 tours des temps modernes

Si depuis les années 40, le public est attaché aux 45 tours, il commence à s’en détourner dans les années 70. « C’est la période des grands albums », raconte Danick Trottier. On a alors besoin d’une plateforme pour remettre au goût du jour la culture du single. C’est là que le vidéoclip entre en scène, comme une façon de promouvoir un album par le biais d’un hit qui rejoindra les gens directement chez eux par le canal télévisuel, explique le musicologue. C’est ainsi que le vidéoclip a en quelque sorte remplacé le 45 tours, en perpétuant cette culture de la chanson unique.

L’ère de la cohabitation

« Au début des années 2000, les chaînes musicales ferment ou se spécialisent dans la diffusion de sitcoms ou d’autres séries, raconte M. Trottier. Mais le vidéoclip est toujours d’actualité, comme on peut le voir avec ceux réalisés pour Beyoncé ou avec le succès de la vidéo accompagnant la pièce This is America, de Childish Gambino. »

Pour le musicologue, avec l’arrivée de YouTube, l’art du vidéoclip s’est transformé et nous sommes entrés dans une ère où tout cohabite, le contenu musical, les vidéoclips officiels, les amateurs. « C’est une ère où les œuvres d’art majeures et mineures se côtoient ».

Et si les plateformes numériques ouvrent la porte à un éventail de possibilités, « il n’y a plus de barrière de qualité », explique Jessy Fuchs. Un rôle de filtre et de validation du milieu assumé autrefois par les chaînes comme Musique Plus.

 

Pour les réalisateurs, la fin des chaînes spécialisées a aussi été synonyme d’une perte de budget, confie Mathieu Fortin.

Un constat que partage le réalisateur Félix Saint-Jacques. « Avant, les vidéoclips étaient une super bonne école pour les jeunes réalisateurs, ils permettaient de se faire la main, de tester des effets spéciaux, de créer un réseau. C’était une bonne façon d’entrer dans le milieu […] La multiplication des plateformes a créé une certaine insécurité, et le manque de budgets limite les débouchés professionnels dans ce genre-là. »

Une situation économique précaire qui a poussé le genre à se réinventer ? En effet, répond quant à lui l’artiste multidisciplinaire et anciennement membre du groupe électro Numéro#, Jérôme Rocipon. Le vidéoclip serait alors devenu un essentiel dans un milieu musical qui se veut « nécessairement pluridisciplinaire. »

FIFA annulé

Le Festival international du film sur l’art (FIFA), initialement prévu du 17 au 29 mars, a été annulé à la suite de la conférence de presse du premier ministre François Legault demandant de limiter les événements intérieurs non essentiels de plus de 250 personnes. « Nous conserverons cette énergie pour poursuivre la mission unique du Festival à une date ultérieure », a déclaré Philippe U. del Drago, directeur général du FIFA, dans un communiqué.