Des trolls et des sorcières

Pour Jean-François Leblanc, il s’agit de remettre en question la testostérone triomphante des années Schwarzenegger.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Pour Jean-François Leblanc, il s’agit de remettre en question la testostérone triomphante des années Schwarzenegger.

Le festival Regard devait s’ouvrir jeudi à Saguenay avant d’être annulé en raison de la COVID-19. Outre le facteur humain, qui fait partie de l’ADN de l’événement, Regard est l’occasion de rencontres avec des œuvres, avec des filmographies en bourgeons et avec leurs cinéastes. On a voulu jaser création avec deux d’entre eux, Jean-François Leblanc et Julie Roy, invités respectivement à y présenter Landgraves et Sang jaune. Deux cinéastes d’ores et déjà porteurs d’un univers : masculin pour lui, féminin pour elle, et hors clichés dans les deux cas.

Lorsqu’on leur demande s’il est un souvenir, un moment devant un film où ils se sont dit « je veux faire ça ! », il faut voir leurs regards s’allumer. « Depuis que je suis tout petit, c’est ça que je veux faire, lance Jean-François Leblanc. Mais pour moi, ça s’est vraiment passé quand j’ai vu Caché, de Michael Haneke, en première année d’université. Ça m’était déjà arrivé qu’un film m’habite pendant une semaine — Titanic en 1re secondaire ! — mais jamais de cette façon-là. »

Ou pour ces raisons-là. Le ludisme un brin sadique du cinéaste autrichien dépaysa favorablement l’étudiant. « Je viens d’un milieu “zéro culture”. Chez nous, il n’y avait pas de livres ou de musique. Mon père me laissait choisir les films qu’on regardait parce qu’on avait les mêmes goûts. J’ai grandi avec Arnold Schwarzenegger. Mais dans Caché, j’ai compris qu’il se passait quelque chose avec les spectateurs. Le réalisateur ne faisait pas juste nous donner un gâteau : il dissimulait des éléments, s’amusait avec nous, avec les infos qu’il nous dévoilait de manière à ce qu’on en sache plus, ou souvent moins, que les personnages. Les infos sont toutes là au final, mais il faut les trouver. »

De son côté, Julie Roy eut deux expériences charnières. « C’est gênant, dit-elle en rigolant, mais bon : quand j’étais petite, Practical Magic avec Sandra Bullock et Nicole Kidman, j’ai adoré. Le traitement assez sobre de la magie, la sororité, l’image pour une fois positive des sorcières… Mais le film qui m’a le plus marquée est Kill Bill (Tuer Bill), de Tarantino. Tout le trip visuel : la débauche de couleurs, de techniques, et surtout le fait qu’Uma Thurman joue une vraie héroïne : ce n’est pas juste un personnage masculin joué par une actrice, comme c’est souvent trop le cas. Il y a l’enjeu de la maternité qui est hyperprésent au milieu de toute cette action… »

Genres d’influences

Or, les premiers chocs sont souvent déterminants, et de fait, on en retrouve des traces très nettes dans les courts métrages des principaux intéressés.

Diplômé en cinéma de l’Université de Montréal, Jean-François Leblanc interroge de film en film les aléas souvent néfastes de la masculinité traditionnelle, entre refoulement délétère (Le ggars de la shop et son quinquagénaire dans le placard amoureux d’un beau collègue) et défoulement porteur de malheur (12 hommes en tabarnack et son défilé de jeunes hommes incapables d’exprimer leurs frustrations autrement qu’en vociférant, Landgraves et ses musiciens sociopathes). Il est toutefois de la lumière, parfois, et grâce au soutien de personnages féminins, tiens (Le prince de Val-Bé et son ex-détenu qui tente de se refaire avec l’aide de sa sœur et de sa nièce).

« Dans Landgraves, j’ai voulu jouer avec l’information donnée et retenue, comme Haneke. Ces deux musiciens-là qui se la jouent ténébreux inaccessibles, ce sont des trolls. C’est ça, le sujet. Ils “trollent” ce journaliste venu les interviewer. Ils le niaisent tout du long. »

Pour moi, le court métrage est d’abord un laboratoire : un lieu d’expérimentation où tu peux essayer des choses, quitte à te tromper, et où tu développpes un style, une signature

Cette satire noire, avec aussi des notes revendiquées de Carpenter (The Thing) et de Fincher (Zodiac), vient de valoir cinq prix à son auteur à Prends ça court !. « Je veux parler de masculinité, mais surtout du milieu d’où je viens, que je connais et que j’aime […] J’ai vu trop de films qui se passent à Montréal. Le prince de Val-Bé, je l’ai tourné dans ma ville, dans un environnement familier de course de quatre-roues. Le gars de la shop, ç’a été filmé où travaille mon père ; il est dans le film, avec mes oncles… Seul mon père connaissait le sujet. Quand ils ont vu le film, mes oncles ont pensé que je faisais un coming out ! »

Bref, la testostérone triomphante des années Schwarzenegger est remise en question au profit de quelque chose de plus sensible, de plus profond. Sachant cela, on serait bien curieux de voir cette adaptation en long métrage de la bande dessinée Vil et misérable, de Samuel Cantin, sur un libraire angoissé, que Jean-François Leblanc a dans ses cartons.

Hybridation

Diplômée de l’INIS en scénarisation, Julie Roy part quant à elle de figures clés qu’elle se plaît ensuite à déconstruire au gré de récits insolites (les policières qui s’apprivoisent dans Un jour t’entends plus le trafic ; la sorcière ambulancière dans Luz, un film de sorcière ; la jeune professionnelle sans histoire et sa rencontre du troisième type) ou impressionnistes (cette cowgirl et son ultime chevauchée dans Léone, Gérard et les autres).

En phase avec un réseau d’influences picturales et cinématographiques hétéroclite, la notion de cinéma de genre subit une hybridation. « Comme bien des petites filles, je ne regardais que des comédies romantiques. Mais quand je suis tombée enceinte, je me suis mise à n’écouter que des films d’horreur : c’était la seule chose qui me gardait éveillée ! Mes deux grossesses ont été comme ça. »

Le thème de la maternité et plusieurs motifs issus du cinéma de genre sont des constituantes intrinsèques de sa démarche. « J’aime prendre un archétype féminin et le déconstruire dans un contexte inusité. J’ai étudié en histoire de l’art [à l’UQAM] et ça m’a transformée : le surréalisme et le symbolisme sont partie prenante de mon travail. Dans tous mes films, je remplis l’image d’une multitude de symboles qui enrichiront l’expérience de ceux qui les repéreront, mais qui n’auront pas d’impact sur la compréhension pour ceux qui ne les verront pas. Cela dit, tout ce qui apparaît dans le cadre a une importance, un sens, qu’on peut ensuite essayer de décoder ou pas. »

 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Pour Julie Roy, le but est d’hybrider les genres, tous les genres.

Hypnotique et très maîtrisé, Luz, un film de sorcière (sélectionné au Short Film Corner de Cannes et au Marché Frontières de Fantasia) se veut l’ébauche d’un éventuel long métrage, entre autres projets. D’ici là, Julie Roy tente d’obtenir le financement d’un nouveau court. « L’archétype, cette fois, est la sirène, et le « contexte inusité », celui d’un film de poursuite automobile, un film de chars. C’est pas gagné. En fait, jusqu’ici, j’ai tout produit moi-même. Sur Luz, j’ai même fait la direction artistique. »

À cet égard, Sang jaune, un bijou de science-fiction bricolée, concourait dans la section Tourner à tout prix !, désignation appropriée s’il en est.

Le court au sommet

On le sait, depuis quelques années, le court métrage québécois fait parler comme jamais auparavant. Les nominations aux Oscar de Henry, de Yan England, de Marguerite, de Marianne Farley, de Fauve, de Jeremy Comte, et de Brotherhood, de Meryam Joobeur, sont la principale raison de cet engouement médiatique inédit. Lequel engouement a, en retour, contribué à démystifier la pratique du court auprès du grand public.

« C’est moins considéré comme un “hobby” maintenant. Là, ma famille comprend mieux ce que je fais. Au gala Prends ça court ! cette année, tout le monde était là, au point où je me suis dit que, si la salle passait au feu, il n’y aurait plus de cinéma québécois pour un bout », note Jean-François Leblanc, sourire en coin.

Ce regain d’intérêt, cette reconnaissance, ont-ils l’impression d’en profiter dans leur propre travail ? « Je ne sais pas. Sans doute, répond le réalisateur. Mais ça reste abstrait : je n’ai pas de contrôle sur le parcours de mes films. Et en fait, plus ça va et plus je veux revenir à ce que j’aime. À l’école, tu veux apprécier les grands films que tes profs te montrent et tu renies un peu ce qui t’a formé jusque-là. Mais tu vieillis et tu te réconcilies avec tes premières amours. J’en suis là. » Ce dont témoigne ce bel enchevêtrement d’influences dans Landgraves.

Julie Roy se réjouit également de cet intérêt suscité par le court puisque celui-ci rejaillit sur tout le milieu. Après une hésitation, elle exprime par contre un bémol. « Oui, c’est formidable qu’on reconnaisse la valeur et l’effervescence du court métrage au Québec. Je viens d’avoir un coup de foudre pour les courts de Miryam Charles aux RVQC : sa liberté m’inspire. Pour ce qui est des films nommés aux Oscar, ils méritent complètement d’être célébrés : Brotherhood, j’ai adoré. Mais, et là je ne devrais peut-être pas dire ça, il reste que j’observe un effet négatif. C’est-à-dire que je n’ai parfois plus l’impression qu’on veut découvrir des courts, découvrir des voix, autant qu’on veut essayer de “spoter” le prochain court qui pourrait se rendre aux Oscar. »

Les artisans ne sont pas en cause : c’est dans le regard posé et les a priori que ça se joue. De poursuivre Julie Roy : « On a atteint une telle expertise technique qu’on s’attend systématiquement à un niveau d’excellence pas possible : il y a maintenant une pression énorme dans le court qui n’était pas là auparavant. Pour moi, le court métrage est d’abord un laboratoire : un lieu d’expérimentation où tu peux essayer des choses, quitte à te tromper, et où tu développes un style, une signature. Moi, je suis en plein là-dedans : je tâtonne, j’essaie. Sauf qu’en ce moment, je sens que cette vision-là n’a pas la cote. »

On écoute la réalisatrice et on se dit que, dans un monde idéal, les deux modèles devraient être encouragés. Car n’est-ce pas à force de creuser un peu partout qu’on finit par trouver des trésors ?