L’affaire Polanski enflamme la France

Des manifestantes avaient protesté contre la complaisance du milieu du cinéma français à l’endroit de Roman Polanski, en novembre dernier, à Paris.  
Photo: Christophe Archambault Agence France-Presse Des manifestantes avaient protesté contre la complaisance du milieu du cinéma français à l’endroit de Roman Polanski, en novembre dernier, à Paris.  

« La honte ! » C’est ce que l’actrice française Adèle Haenel a lancé en quittant vendredi la salle où se déroulait la cérémonie des César, qui venaient d’honorer Roman Polanski. Et dans son sillage, de nombreuses personnalités ont pris le relais pour dire leur dégoût de la situation. Ainsi la France se trouvait-elle secouée lundi par un débat qui interpellele mouvement #MeToo, mais qui remet aussi en question le rapport entre « dominés et dominants ».

« La difficulté avec cette remise du César [de la meilleure réalisation] à Roman Polanski, c’est qu’on ne célèbre pas simplement l’oeuvre : on célèbre aussi l’homme », a noté dès samedi le ministre français de la Culture, Franck Riester. C’est selon lui un « mauvais signal envoyé à la population, aux femmes, à toutes celles et tous ceux qui se battent contre les agressions sexuelles et sexistes ».

Visé par plusieurs accusations de viol, Polanski était absent de la cérémonie des Oscar français — il craignait un « lynchage public ». Mais sa présence dans le palmarès final a poussé la maîtresse de cérémonie, Florence Foresti, à quitter avant la fin le gala qu’elle animait, « écoeurée ».

Le geste d’Adèle Haenel (qui accuse d’agressions sexuelles un autre réalisateur — son témoignage a donné un élan inédit à #MeToo en France) est pour sa part venu incarner l’écoeurement de plusieurs face à un milieu qui finance et récompense un homme qui s’est avoué coupable de détournement de mineure, en 1977. Polanski avait par la suite fui la justice américaine pour se réfugier en Europe.

Mme Haenel n’a pas été la seule à quitter la salle vendredi : la réalisatrice Céline Sciamma l’a notamment suivie. Au balcon, l’écrivaine Leïla Slimani a fait de même. À France Inter, elle disait lundi matin que les César 2020 ont « consacré une forme d’impunité », et que célébrer Roman Polanski dans le contexte était « indécent ».

Le clan des puissants

Mais c’est une lettre au vitriol écrite par l’écrivaine Virginie Despentes qui a fait le plus de vagues lundi. Publié dans Libération, le texte charge le « clan des puissants » qui ont passé la fin de semaine à « geindre et chialer » parce qu’ils n’ont pas pu « célébrer Polanski tranquilles ».

« Il n’y a rien de surprenant à ce que vous ayez couronné Polanski : c’est toujours l’argent qu’on célèbre, dans ces cérémonies », estime Mme Despentes. « C’est votre propre puissance de frappe monétaire que vous venez aduler. C’est le gros budget que vous lui avez octroyé en signe de soutien que vous saluez — à travers lui c’est votre puissance qu’on doit respecter. »

Elle ajoute : « Vous pouvez nous la décliner sur tous les tons, votre imbécillité de séparation entre l’homme et l’artiste — toutes les victimes de viol d’artistes savent qu’il n’y a pas de division miraculeuse entre le corps violé et le corps créateur. »

Virginie Despentes a vu dans la sortie « à la guerrière » d’Adèle Haenel « une image annonciatrice des jours à venir » : c’est-à-dire que, « quand ça va trop loin, on se lève, on se casse et on gueule ».

C’est un texte qui contient un « symbole très fort », a commenté Leïla Slimani. « Le symbole, c’est de dire : on n’accepte plus. Il y a des choses qui ne sont plus possibles et c’est pour ça qu’au fond, on devrait aussi se réjouir. On devrait se dire que, oui, ça y est, ça commence » à bouger.

Toucher aux élites

Professeure de droit à l’UQAM et directrice de l’Institut de recherches et d’études féministes, Rachel Chagnon juge que Virginie Despentes « a mis le doigt sur un enjeu capital : la France est un pays de classes. Le problème n’est pas tant qu’on ne punit pas les comportements sexuels… mais [que] ça dépend qui les commet. Ce qui est difficile, c’est de s’attaquer aux élites. Et Roman Polanski, c’est l’élite culturelle et intellectuelle. À l’intérieur de cette élite, il a un statut de génie. D’intouchable ».

Contrairement à d’autres, Rachel Chagnon n’est pas convaincue que les remous de l’affaire Polanski indiquent que la France est en train de vivre son éveil à #MeToo, deux ans et demi après l’Amérique. « Ici, il y a un choix qui a été fait par les médias et la population de prendre le camp des victimes. En France, je ne sens pas ça de la même manière. On voit des médias décrédibiliser Virginie Despentes, d’autres dire qu’Adèle Haenel est partie parce qu’elle était furax de ne pas avoir eu le prix [César de la meilleure actrice]. Il n’y a pas le même genre de consensus qu’ici, où personne n’est sorti défendre [le producteur] Gilbert Rozon, par exemple. »

Vrai que Roman Polanski ne manque pas de défenseurs. L’actrice Fanny Ardant rappelait par exemple vendredi soir qu’elle « aime beaucoup, beaucoup Polanski. […] Je comprends que tout le monde n’est pas d’accord, mais vive la liberté ! »

Dans Le Figaro (et aussi le magazine Valeurs actuelles, associé à l’extrême droite), l’avocat Gilles-William Goldnadel soulignait dimanche en chronique qu’il ne faut pas oublier qu’il y a des « femmes menteuses, mythomanes… » Et s’il « ignore tout de l’affaire concernant Mlle Haenel », il était « à sa portée de savoir faire la différence entre célébrer un réalisateur talentueux et honorer un homme discutable ».

D’autres personnalités ont aussi défendu la séparation de l’oeuvre et de l’artiste, ou regretté un « cirque médiatique ». Mais de très nombreuses voix sont plutôt venues soutenir le sens du geste d’Adèle Haenel — dont les actrices américaines Rose McGowan et Rosanna Arquette, qui font partie des dénonciatrices de Harvey Weinstein —, ou des propos de Virginie Despentes.

Le débat ne s’arrêtera pas là : le collectif #NousToutes souhaite ainsi que la Journée internationale des femmes (le 8 mars) soit l’occasion « de dire que ni l’Académie des César, ni ceux qui [la] soutiennent ne nous arrêteront ».

Tout mis ensemble, cette polémique « symbolise la fracture de la société, disait à L’Humanité l’universitaire Iris Brey, spécialiste du genre au cinéma. L’affrontement entre un ancien monde en train de s’effriter face à des hommes et à des femmes qui ont envie de réfléchir aux représentations. »