S’inspirer d’un demi-siècle de luttes féministes

Rébecca Déraspe anime une série consacrée aux avancées des femmes.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Rébecca Déraspe anime une série consacrée aux avancées des femmes.

À huit ans, la petite Romane, qui rêve d’être astronaute, regarde sa mère Rébecca Déraspe droit dans les yeux. Réserver une catégorie d’emploi à un genre, féminin ou masculin, c’est « inacceptable », dit-elle. Et pourtant… Au tournant du XXe siècle, Irma Levasseur, première femme médecin du Québec, avait dû faire adopter une loi à l’Assemblée nationale pour pouvoir exercer une profession dont les femmes étaient alorsexclues. En 1975, c’était au tour de Nicole Juteau de forcer le Parlement québécois à modifier un règlement pour pouvoir devenir la première femme policière du Québec.

Rébecca Déraspe a notamment rencontré Nicole Juteau dans le cadre de la série documentaire 50 ans d’avancées des femmes, de la commission Bird à #MeToo, qu’on pourra visionner à Savoir média (ancien Canal Savoir) le 8 mars prochain.

Une série de tables rondes, sous le titre « Féministes à table », en reprendra d’ailleurs les thèmes dès jeudi, au Lion d’Or de Montréal. Cette série de six épisodes s’intéresse à une diversité de combats menés par les femmes du Québec depuis quelques décennies : dans les domaines du travail, de la famille, du corps et de la sexualité. Animée par Rébecca Déraspe, elle vise à cerner le chemin parcouru par les femmes depuis la commission présidée par Florence Bird en 1970, et aussi celui qu’il reste à faire. S’il n’est plus nécessaire de faire adopter une loi pour devenir policière, les femmes demeurent, par exemple, très minoritaires dans des secteurs d’études comme le génie. Si une loi pour l’équité salariale a été adoptée en 1996, dans la foulée de la marche Du pain et des roses, un écart important demeure entre les salaires des hommes et des femmes, notamment aux plus hauts échelons.

Je me suis rendu compte que j’étais un peu coupée de mon histoire. J’étais consciente que les batailles avaient été menées, mais je ne savais pas comment et par qui.

« Tout le discours féministe des années 1970 a levé le voile sur les préjugés », dit l’ancienne syndicaliste Lorraine Pagé, interrogée dans le documentaire. Pourtant, le slogan « Travail égal, salaire égal » date d’aussi loin que 1917, relève-t-elle.

À son tour, l’ancienne première ministre du Québec, Pauline Marois, raconte comment, dès 1981, elle accouchait d’un deuxième enfant onze jours après son élection et sa bataille pour les services de garde et les congés parentaux. « Il ne faut pas que les femmes soient les seules à payer le prix d’avoir des enfants », dit-elle.

L’ensemble de la série s’appuie sur le rappel de la commission Bird, qui en décembre 1970 déposait 167 recommandations pour mieux assurer les droits des femmes dans la société canadienne.

« Moi, la commission Bird, je ne savais pas que ça avait existé », raconte Rébecca Déraspe, 36 ans, en entrevue. « Je ne me souvenais pas non plus de la marche Du pain et des roses. […] Je me suis rendu compte que j’étais un peu coupée de mon histoire. J’étais consciente que les batailles avaient été menées, mais je ne savais pas comment et par qui », ajoute-t-elle.

Rébecca Déraspe a également appris que le viol conjugal n’a été reconnu qu’en 1983, ce qui n’empêche d’ailleurs pas la violence conjugale de faire un cortège de victimes encore aujourd’hui. « La série m’a permis de rencontrer une trentaine de femmes extraordinaires, dit-elle. J’étais contente d’aborder ces thèmes sous un angle positif. »

 
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Dans les années suivant la commission Bird, sur laquelle la série de Rébecca Déraspe s’appuie, plusieurs organismes de condition féminine ont été créés pour donner suite aux recommandations contenues dans le rapport. Sur cette photo, une manifestation à Québec en 1978 avait rassemblé un millier de personnes de tous les coins de la province.

Le combat du féminisme inclusif

Parmi les chantiers où il y a encore beaucoup à faire, elle cite notamment le sort des femmes racisées et issues de l’immigration, qui se retrouvent trop souvent, encore aujourd’hui, dans des ghettos d’emplois mal rémunérés. « Ce sont les enjeux d’un féminisme inclusif, qui ne rassemble pas que les femmes blanches de classe sociale aisée. Je crois que c’est un gros cheval de bataille », dit-elle.

Les trois tables rondes de jeudi, menées cette fois par la journaliste Noémi Mercier, aborderont les thèmes de la série sous un angle contemporain. On y discutera pouvoir et travail avec Louise Cordeau, Dorothy Rhau, Francine Descarries, Ruba Ghazal et Aurélie Lanctôt. Monique Simard, Christine Beaulieu, Carolane Stratis et Francine Pelletier y aborderont les thèmes de la parole et de l’engagement. Enfin, Rachel Chagnon, Mélanie Couture, Chloé Savoie-Bernard et Lili Boisvert parleront du corps et de la sexualité.

Noémi Mercier a l’intention de faire porter ces discussions sur les enjeux contemporains auxquels les femmes font face. Elle souhaite par exemple aborder la question des quotas. « Certains sont pour les quotas, d’autres sont contre », note-t-elle.

Il ne faut pas s’asseoir sur nos lauriers

« On vient de connaître une élection historique, où 43 % des députés étaient des femmes, sans qu’aucune mesure coercitive ait été prise, dit-elle. Quand les partis se donnent l’équité comme objectif, les arguments selon lesquels les femmes ne veulent pas se présenter ne tiennent plus. En même temps, le Conseil du statut de la femme s’est prononcé pour les quotas dans le contexte de la réforme du mode de scrutin, pour ne pas que la présence de femmes soit à la merci des ambitions électorales d’un chef. »

Cinquante ans après la commission Bird, le Québec est-il toujours à l’avant-garde des débats féministes ? « C’est une bonne question, dit Noémi Mercier. Il ne faut pas s’asseoir sur nos lauriers. » Elle mentionne par exemple qu’en France, à partir du 1er mars, les entreprises de 50 employés et plus devront soumettre un index de l’égalité professionnelle, indiquant les écarts salariaux, mais aussi les augmentations et les promotions. « On force la transparence », dit-elle.

Le débat est nécessaire pour que la petite Romane ne sente un jour même pas le besoin d’en discuter avec ses enfants.
 



Une version précédente de ce texte, dans laquelle Rachel Chagnon était erronément nommée Rachel Gagnon, a été modifiée.