Un Mois Multi en cinq jours

«Bébés Fontaine» est un spectacle festif et très visuel, porté par une poésie très franche, selon sa conceptrice Marie-Ève Groulx.
Photo: Caroline Hayeur «Bébés Fontaine» est un spectacle festif et très visuel, porté par une poésie très franche, selon sa conceptrice Marie-Ève Groulx.

Le festival multidisciplinaire de Québec, le Mois Multi, ne dure qu’une semaine cette année. Place à une programmation condensée où, parmi plusieurs spectacles, l’univers déjanté mais rafraîchissant de Brigitte Fontaine est à l’honneur.

« Tu sens pas comme si on commençait à… à tomber là, un peu ? » demande Brigitte Fontaine à son fidèle collaborateur Areski. C’est normal, lui répond l’autre tout au long de ce dialogue chanson intitulé C’est normal. « Ça veut dire qu’en dessous, les murs et les étages ont disparu et que nous ne sommes plus soutenus par rien. Or, une chose qui n’est plus soutenue par rien tombe, explique l’Areski en question. C’est ce qu’on appelle la pesanteur, c’est normal ! »

Il n’y a peut-être pas plus réjouissante catastrophe que celle que Brigitte Fontaine a mise en paroles et en musique ici, avec son comparse. Son univers à la fois lucide et déjanté n’est pas moins teinté de critique sociale — « les matières qui ont servi à la construction de cet immeuble sont très fragiles, dit la fétiche chanson. C’est normal, parce que de toute façon, il n’y a que des familles d’ouvriers et des étrangers, et quelques improductifs. »

Ce texte et d’autres de la plume de celle qui est aussi autrice de romans sont au coeur du spectacle Bébés Fontaine. Un spectacle, selon sa conceptrice Marie-Ève Groulx, festif et très visuel, porté par une « poésie très franche, accessible ». « On amène ça avec bouffonnerie. Ce n’est pas féerique, on est dans le brut, dans le sale, mais aussi dans l’aérien. »

Présenté déjà plus d’une fois depuis sa création en 2017, notamment en deux occasions au festival Phénomena, Bébés Fontaine revient dans une formule plus aboutie au Mois Multi, le festival d’arts multidisciplinaires de Québec. Cette adaptation libre, autant chantée que récitée, de l’oeuvre de dame Brigitte est un hommage de fan. D’une véritable fan, Marie-Ève Groulx ne s’en cache pas, elle qui a tout lu, tout entendu, de « cette grande poète, trop vite classée comme la folle de service ».

Et après la catastrophe ?

Les destructions, ruines et mondes en décadence transpercent le Mois Multi 2020, en cours cette semaine à la coopérative Méduse et chez plusieurs diffuseurs de Québec. Emile Beauchemin, directeur artistique de cette édition « marathon » (30 activités en cinq jours), l’a voulu ainsi. Théories de l’effondrement (performance), Faire la bombe (musique électronique) et Avaler l’Himalaya (performance et laboratoire) sont quelques-uns des spectacles qu’il a sélectionnés.

« C’est une ligne qui va d’un bout à l’autre, un effondrement social, politique, climatique… Chaque activité a un lien avec le thème. Ce sont des spectacles et des performances qui prennent la parole, dénoncent, affirment », explique Emile Beauchemin. Sauf que tout n’est pas que décombres, précise-t-il, puisque ces artistes « essaient de bâtir un nouveau monde, apportent une lumière et nous disent comment construire après l’effondrement ».

Le directeur artistique sait trop bien de quoi il parle. Car de Mois Multi, en 2020, il ne devait tout simplement pas y en avoir. Un important chantier à la coopérative Méduse, son quartier général depuis toujours, a mis à terre chaque espace de diffusion. Or, une petite fenêtre s’est ouverte et c’est ainsi que le Mois est devenu… une semaine.

« Jusqu’au dernier moment [l’été], on n’avait pas de programmation. De fil en aiguille, on a construit quelque chose. De là a germé un nouveau départ », dit-il. Emile Beauchemin affirme être allé jusqu’au bout de son idée et fait en sorte que les premiers jours de la semaine Multi parlent d’effondrement pur — « c’est très explosif » — et les derniers, plus poétiques, abordent ce qui vient après.

« On est plus dans l’après-effondrement, concède Marie-Ève Groulx au sujet de Bébés Fontaine. On est dans la création d’un univers plus… On est dans l’imaginaire, avec trois êtres non définis. La poésie [de Brigitte Fontaine] nous donne un monde rêvé, une idylle. »

Dans un décor de l’artiste Geneviève Grenier, trois interprètes et musiciennes reprennent l’univers antifasciste et antipaternaliste de Brigitte Fontaine. Le collage de textes suit une ligne dramaturgique, selon la metteure en scène, mais ne raconte pas une histoire. « On suit un voyage, dit Marie-Ève Groulx, sans que ce soit un show de filles. Ce n’est pas genré, c’est éclaté. C’est juste assez n’importe quoi et assez structuré. »

Emile Beauchemin aime la densité du Mois Multi écourté. Tout le monde se croise, se salue, apprend à se connaître. L’esprit de collaboration qui anime le festival n’en est que mieux servi. Optimiste, il estime qu’il est encore temps de reformuler des nouvelles manières de vivre. Il a d’ailleurs invité l’homme de théâtre Daniel Danis à animer une table ronde sur « l’art durable », ou « comment pratiquer les arts de manière écologique ».

Créer un autre monde

Pour ceux qui préfèrent les émotions aux débats, le spectacle Pakman de la troupe belge Post Uit Hessdalen leur est destiné. Ça se passe dans un conteneur, là où un acrobate et un percussionniste trouvent le moyen de se libérer d’une société aliénante. « Deux livreurs de colis sont étouffés par la surconsommation, mais une fois les portes fermées, ils arrivent à créer un autre monde », résume Emile Beauchemin au sujet de son spectacle coup de coeur.