Les voix de la littérature

Simon Boulerice, porte-parole de la Nuit de la lecture 2020
Photo: Alice Chiche Le Devoir Simon Boulerice, porte-parole de la Nuit de la lecture 2020

Le Québec littéraire veut être de la fête. Le maigre total de 200 personnes entassées en janvier 2019 à la Maison des écrivains ne sera plus qu’un lointain et sympathique souvenir. Samedi, lors de la reprise de la Nuit de la lecture, ce ne sont pas un ni deux, mais bien 29 lieux, en Outaouais comme en Gaspésie, à Montréal comme à Québec, qui participent à l’événement.

« On risque de rameuter plus de personnes », constate avec enthousiasme Simon Boulerice, porte-parole du volet québécois de cette fête du livre. Tenue en France le troisième samedi de janvier depuis 2017, la Nuit de la lecture a rassemblé l’an dernier près d’un demi-million de participants dans 2500 coins du globe. Dont les 200 de la Maison des écrivains.

Écouter lire est une autre façon de lire. Les acteurs interprètent, et à travers les corps, la posture, la façon de s’exprimer, les spectateurs reconnaissent les personnages.

L’événement consiste en une série d’activités gratuites dans des bibliothèques, librairies et maisons de la culture. Le noble objectif — donner, ou redonner le goût de la lecture — passe en grande partie par des spectacles intimes et bien simples : un lecteur et son auditoire.

« Ce n’est que de la lecture à voix haute, mais qui est très appréciée. On pourrait entendre une mouche voler », dit l’auteure Linda Amyot (La fille d’en face), qui en fait l’expérience avec son entreprise À voix haute depuis 2006.

Pour cette deuxième Nuit québécoise, À voix haute présente à la Maison de la culture Marie-Uguay le spectacle Nos hivers. Lu par deux acteurs, ce collage de textes de divers auteurs (de Jean O’Neil à Bernard Clavel) vise à ramener la magie de l’hiver.

« Écouter lire est une autre façon de lire, soutient Linda Amyot. Les acteurs interprètent, et à travers les corps, la posture, la façon de s’exprimer, les spectateurs reconnaissent » les personnages. C’est un jeu visuel, mais sans costumes ni décors. Ses deux lecteurs, Sylvain Massé et Jean-François Porlier, elle les a choisis pour leur stature, imposante, qui renvoie l’image des « pelleteurs de neige ou des bûcherons d’antan ».

Contre la solitude

Simon Boulerice (Javotte), qui dit écrire « du théâtre et des romans pour chuchoter », adore ces événements fédérateurs qui permettent de sortir le lecteur de sa bulle. « La lecture est solitaire, de la faire en public, de lire en gang, c’est une multiplication de petites bulles. Ça devient une grosse bulle. »

Avec sa bulle festive, la Nuit de la lecture permet non seulement de « combattre la solitude », mais également d’améliorer la littératie (la capacité à lire et à comprendre des textes).

Selon la fondation Lire pour réussir, un des organisateurs québécois de la soirée, 53,3 % des Québécois n’atteignent pas le troisième niveau de littératie. Ils sont donc incapables de « lire des textes denses ou longs, nécessitant d’interpréter et de donner du sens aux informations ».

Photo: Alice Chiche Le Devoir Florence Longpré en pleine action à l’édition de l’an dernier

« C’est assez troublant, commente Simon Boulerice, qu’une personne sur deux soit étrangère au plaisir de dévorer un livre. C’est une barrière à sortir de la solitude. Oui, la Nuit de la lecture combat la solitude. »

Une part de la programmation vise un jeune public, une autre invite petits et grands à assister à la soirée en pyjama — à la libraire Liber, à New Richmond, ou à la bibliothèque de Saint-Léonard, par exemple. Le ton est familial et bon enfant.

« La pensée critique, c’est le début d’une forme de résistance à la bêtise », avance pour sa part l’auteur, metteur en scène et acteur Christian Lapointe, qui n’hésite pas à défendre une littérature dense, celle qui « reconnecte avec la capacité humaine du langage ». Lecteur militant, il s’était servi de l’événement Tout Artaud ! ?, en 2015, pour amasser des sous pour la Fondation pour l’alphabétisation.

«Brain dancing»

Tout juste sorti de l’aventure théâtrale Constituons !, l’homme propose la lecture, à la libraire Port de tête, de La vie sur terre (1996), de Baudoin de Bodinat. On sera loin des 100 heures autour d’Antonin Artaud, mais lire la totalité de cet essai prémonitoire demandera quand même quatre heures.

« Si on ne tient pas compte des notes à la fin, ce sont 230 pages, précise-t-il. Je nomme ma pratique brain dancing. Je suis un brain dancer et je fais de la lecture un acte performatif. Je ne répète pas, je ne me prépare pas. Il y aura des ratés, d’autant que la syntaxe est alambiquée, avec des points-virgules et des ouvertures de sens qui ne se referment pas. »

Le texte de cet auteur français très secret dresse le constat du désastre causé par l’économie de marché. « Bodinat ne prêche pas pour un retour dans un ancien monde, mais s’attaque au progrès, qui a rendu notre humanité caduque », résume Christian Lapointe, étonné de la justesse du propos.

Constat sombre pour un soir de fête… Christian Lapointe, rabat-joie ? « Non, réagit-il en riant. Ce qui est lumineux, c’est la lucidité, la justesse avec laquelle [quelqu’un] arrive à nommer le monde d’aujourd’hui 20 ans plus tôt. » C’est comme du Beckett ou du Cioran, l’ironie en moins. « C’est réjouissant », insiste-t-il.

Sans amplifier sa voix, seulement assis, Christian Lapointe espère que le « débat avec cette littérature » donnera du plaisir à entendre. « C’est un remue-méninges incessant. La lecture peut faire disparaître le livre si j’arrive à incarner [l’auteur] sans jouer. » Puis, signale-t-il, on n’est pas dans la fiction. Il n’y a ni début, ni fin, ni suspense. Chacun arrive et repart à sa guise.

Les heures des activités de La Nuit de la lecture varient d’une adresse à l’autre, mais, grosso modo, les textes sont lus après 20 h. Et jusqu’à minuit, voire au-delà, comme dans le cas de Christian Lapointe.

La Nuit de la lecture

Dans différents lieux, samedi 18 janvier. lire-reussir.org