L’art à la mémoire des disparus du séisme de 2010 en Haïti

Photo: Alexandre Meneghini Associated Press L'artiste veut rendre hommage aux plus de 230 000 personnes avalées par le tremblement de terre.

Chaque coup de pinceau de Rafaëlle Roy, une Québécoise d’origine haïtienne qui vit à Montréal, est dédié à une personne décédée lors du séisme haïtien du 10 janvier 2010. Au rythme de 13 victimes représentées par tableau, il lui faudra peindre 20 000 tableaux pour rendre hommage aux plus de 230 000 personnes avalées par le tremblement de terre.

« Plus de 4000 tableaux ont déjà été peints, qui rendent hommage à environ 40 000 personnes décédées. Avec une moyenne de 13 victimes représentées par tableau [le nombre de lignes sur chaque tableau dépend de la taille de la spatule utilisée], il me faudra peindre encore 16 500 tableaux. Je commence à percevoir l’ampleur de notre perte à tous », raconte l’artiste.

« Peindre ces tableaux me permettait de passer un petit moment avec chacun des disparus », dit Mme Roy, dont des membres de la famille sont décédés dans le séisme. Mais, à 74 ans, Mme Roy combat son troisième cancer et n’est pas sûre de pouvoir achever son projet monumental.

Or, dans une seconde phase de ce gigantesque mémorial, elle souhaiterait inviter le public à participer à la création collective d’un registre des disparus. « Dans ce registre seront consignés les noms et peut-être aussi des histoires personnelles des personnes enterrées dans le terrible anonymat des fosses communes », ajoute-t-elle.

L’un des tableaux de Rafaëlle Roy est représenté sur l’affiche de l’événement Ayiti La ! Un tremblement de coeur, qui se tiendra à la Tohu, à Montréal, durant tout le week-end et qui propose une série de conférences sur la reconstruction d’Haïti ainsi que diverses prestations artistiques.

« La raison pour laquelle on fait une commémoration chaque année, c’est qu’il n’y a pas eu d’enterrement pour les victimes du séisme, explique Marjorie Villefranche, directrice de la Maison d’Haïti, qui organise l’événement conjointement avec la Tohu. Les gens ont été enterrés dans des fosses communes pour des raisons de salubrité. Ils n’ont pas été nommés. Pour nous, la commémoration est une façon de rendre hommage à chaque personne qui est morte dans le séisme. »

« La culture est la seule chose qui puisse faire face au séisme », écrivait Dany Laferrière dans son livre Tout bouge autour de moi, paru aux Éditions Mémoire d’encrier, dans lequel il relate les heures et les jours qui ont entouré le séisme, alors qu’il était à Port-au-Prince pour un festival de littérature, le 10 janvier 2010.

Pour les Haïtiens, « la culture est une manière de vivre », dit Mme Villefranche. « Il y a en Haïti énormément de manifestations culturelles », dans tous les domaines artistiques, ajoute-t-elle. Dans ses lettres à la mémoire de Georges Anglade, écrivain haïtien mort dans le séisme, publiées elles aussi à Mémoire d’encrier (Je ne vais rien te cacher : lettres à Georges Anglade), Verly Dabel évoque les peintures vives dont on a peint les maisons du quartier Jalousie, à Port-au-Prince. Pourtant, la plupart de ces maisons demeurent sans eau courante ni électricité.

« Derrière le sourire accroché à la façade, la grisaille est bien là, écrit-elle. Alors, il n’y a vraiment pas de quoi battre la grosse caisse. Une couche de peinture n’a jamais fait de mal à une maison, alors continuons, peinturons, peinturlurons. Heureusement, ce ne sont pas les bidonvilles qui manquent, n’est-ce pas, Georges ? »

En 2013, le Musée de la civilisation de Québec accueillait l’exposition Haïti in extremis. Entrer dans cette exposition, soutenait le Musée dans son introduction, c’était « laisser derrière soi les images de catastrophes naturelles amalgamées à la pauvreté et aux problèmes politiques que cette île évoque pour faire place à des artistes engagés et à leurs créations empreintes d’une culture où la vie et la mort s’entremêlent dans une dérision désarmante ».

L’exposition se clôturait néanmoins sur une évocation du Baron Samedi, esprit vaudou de la mort et maître des cimetières. Mais au cimetière de Port-au-Prince, le 10 janvier 2010, même la croix noire du Baron Samedi s’est brisée à la base et s’est écroulée.


 

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