Harvey Weinstein joue-t-il la comédie lors de son procès?

Lundi, alors qu’elles manifestaient lors de l’ouverture du procès du producteur pour viol et agression sexuelle, plusieurs de ses accusatrices ne cachaient pas leur scepticisme après avoir vu Weinstein courbé sur sa marchette.
Photo: Stephanie Keith Getty Images via Agence France-Presse Lundi, alors qu’elles manifestaient lors de l’ouverture du procès du producteur pour viol et agression sexuelle, plusieurs de ses accusatrices ne cachaient pas leur scepticisme après avoir vu Weinstein courbé sur sa marchette.

Tous les matins le même manège : un gros VUS noir aux fenêtres teintées s’arrête devant le 100 Center Street à New York, où des clôtures sont déployées pour « contenir » les journalistes. Harvey Weinstein sort de la camionnette, s’accroche à sa marchette et remonte à pas lents l’entrée qui mène à la New York County Criminal Court.

Il doit toutefois monter cinq marches sans son déambulateur qui glisse sur des balles de tennis jaunes ; il saisit alors des deux mains la rampe dorée qui sépare l’escalier, grimace et monte.

En sortant de l’ascenseur au 15e étage du vieil édifice, Weinstein poursuit sa route devant d’autres journalistes, le dos toujours voûté comme un arc. Il va finalement s’asseoir au milieu de son équipe d’avocats, en avant de la salle d’audience.

Derrière Weinstein, une quinzaine de bancs semblables à ceux des églises permettent d’accueillir quelque 120 personnes. Devant lui, le juge James Burke prend place à un immense bureau de bois surélevé. Deux drapeaux (des États-Unis et de l’État de New York) l’encadrent. Une quinzaine de pieds plus haut, plaquées sur une sorte de colonne large elle aussi en bois, douze lettres : « In God we trust ».

Mais ils sont plusieurs à ne pas trop croire à la démarche que Harvey Weinstein a adoptée depuis quelques mois. On sait que le producteur a été victime d’un accident de la route en août et qu’il a été opéré au dos en décembre. Le déambulateur lui sert depuis l’accident.

Mais lundi, alors qu’elles manifestaient lors de l’ouverture du procès du producteur pour viol et agression sexuelle, plusieurs de ses accusatrices ne cachaient pas leur scepticisme après avoir vu Weinstein courbé sur sa marchette. « C’est un bon comédien », a dit en dérision l’actrice et militante Rose McGowan au milieu d’un point de presse couru.

Tous les médias ont remarqué la mine et l’aspect négligés de l’accusé. « L’air morne, épouvantablement vieilli », a noté Le Monde. « Il portait un complet mal ajusté et des chaussures de type mocassins plutôt sales », a décrit le New York Times.

« Harvey Weinstein semble hagard, a écrit Paris Match. Son teint est d’une pâleur extrême. Ses yeux cernés trahissent une nuit sans sommeil. […] Il regarde dans le vide, la bouche à moitié ouverte. Harvey Weinstein en rajoute peut-être, mais il n’a clairement pas envie d’être là. »

Dans un texte publié mardi dans le Washington Post, la chroniqueuse mode Monica Hesse posait une question qui se fait aussi entendre dans les couloirs du palais de justice : « Harvey Weinstein a l’air négligé et faible. Le croyez-vous ? »

Pour Hesse, point de doute : Weinstein a « méticuleusement choisi la garde-robe d’un personnage précis : l’homme faible, souffrant, qu’il faut prendre en pitié. Il y a des douzaines de témoignages indiquant qu’il aurait violé des femmes, mais comment voulez-vous qu’un homme aussi fragile ait fait une chose aussi violente ? Et même s’il l’avait faite, pensez-vous qu’il serait capable de la refaire ? » demandait-elle avec ironie.

Hesse ne remet pas en question le fait que Weinstein puisse souffrir du dos — un expert consulté par le média Vice disait mercredi qu’un déambulateur est normal après ce type d’opération. Mais elle pense qu’à l’image d’un Bill Cosby en 2018, Weinstein en rajoute une couche pour « faire pitié ».

La chroniqueuse se demandait d’ailleurs ce qui serait arrivé si, dans un « univers parallèle » où il ne serait pas question d’accusations quelconques, un Harvey Weinstein dans le même état de santé avait été invité à la cérémonie des Golden Globes dimanche. « Pouvez-vous imaginer une seconde qu’il y serait allé avec des balles de tennis » sous un déambulateur gris du modèle le plus commun qui soit ?

Choisir son image

Le choix des vêtements de Harvey Weinstein (des vestons-cravates, certes, mais portés nonchalamment) ou le fait qu’il ait besoin d’un déambulateur pour se déplacer ne change bien sûr rien au contenu de son procès. Mais ce type de détails compte néanmoins dans la perception que le public — et surtout le jury — peut avoir d’un inculpé.

Dans une chronique publiée en avril dernier, la responsable des pages mode du New York Times décortiquait ainsi ce que les vêtements portés en cour par des accusés envoient comme message.

Vanessa Friedman évoquait d’abord le cas de la « fausse héritière » Anna Sorokin — condamnée pour escroquerie en 2019 — qui avait bénéficié durant la durée de son procès à Manhattan de tenues choisies par un styliste et payées par un bienfaiteur anonyme. Le compte Instagram créé pour suivre le tout a réuni plus de 8000 personnes. « Son équipe juridique craignait que, si elle apparaissait dans sa tenue de prisonnière, elle ait l’air coupable », notait Friedman.

L’ancien conseiller de Donald Trump, le flamboyant Roger Stone, avait pour sa part lui-même expliqué dans une vidéo qu’il ne devait pas avoir l’air trop riche durant son procès. Son choix de vêtements voulait donc incarner ce message.

Même chose pour Elizabeth Holmes, héroïne déchue de la Silicon Valley condamnée pour fraude : en cour, elle abandonna les cols roulés noirs à la Steve Jobs pour adopter des vêtements clairs. Une manière de dire qu’elle délaissait le côté obscur de la force, soulignait Friedman. Pour la rappeuse Cardi B, poursuivie pour une rixe dans un bar, il fallait casser l’image que l’accusation projetait : pour sa première apparition en cour, elle était donc vêtue très chic, et aucune mèche de cheveux n’était déplacée.

L’important, en fait, serait d’éviter des faux pas comme celui de la femme d’affaires Martha Stewart. Visée dans une affaire de délit d’initiée, elle s’était présentée au palais de justice en 2004 avec un sac Hermès, certes discret, mais valant plusieurs milliers de dollars. Sur le plan symbolique, le Times y avait vu à l’époque « l’équivalent d’arriver à 110 milles à l’heure dans une Ferrari pour contester un excès de vitesse ».

Un juge partial ?

Les avocats du producteur déchu Harvey Weinstein n’ont pas aimé le ton d’une intervention « préjudiciable et incendiaire » faite mardi matin par le juge James Burke à l’égard de leur client. Ils lui ont demandé mercredi de se récuser du procès, estimant qu’il est partial. Le juge avait sermonné Weinstein — et même menacé de l’envoyer en prison — parce qu’il utilisait son cellulaire en cour.

Pour mieux comprendre: Les avocats de Weinstein veulent changer de juge

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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