«Trivial Pursuit», un jeu qui a mal vieilli, mais qui a de nombreux héritiers

Le jeu «Quelques arpents de pièges» au Québec, est entré dans des millions de foyers à travers le monde, fracassant sur son chemin tous les records.
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir Le jeu «Quelques arpents de pièges» au Québec, est entré dans des millions de foyers à travers le monde, fracassant sur son chemin tous les records.

Célébrant ce mois de décembre son quarantième anniversaire, le jeu de société Trivial Pursuit a plutôt mal vieilli. Mais il peut se vanter d’avoir une belle descendance.

Martin Généreux avait la mi-vingtaine lorsque le jeu, qui s’appelait Quelques arpents de pièges au Québec, est entré dans des millions de foyers à travers le monde, fracassant sur son chemin tous les records. Le simple plateau de jeu en carton, ses jetons de plastique colorés, mais surtout ses piles de questions sur toutes sortes de sujets de culture générale et populaire avaient tout pour plaire aux trois garçons de la famille. « Pierre-Charles était une sorte d’encyclopédie. Il savait tout, le maudit. Roc était beaucoup moins bon, alors il inventait des réponses qui nous faisaient beaucoup rire. » Une rumeur dans la famille raconte qu’on est allé jusqu’à s’appeler au téléphone, à l’heure du lunch, pour continuer de tester ses connaissances à distance.

Invention montréalaise

Une autre rumeur tenace veut que le jeu Trivial Pursuit ait été inventé le 15 décembre 1979 dans un bar de Montréal par l’éditeur photo du journal The Gazette et un reporter sportif de La Presse canadienne après une soirée bien imbibée. En réalité, Chris Haney et Scott Abbott eurent à peine le temps de finir leur première bière durant les 45 minutes qu’il leur fallut pour en avoir l’idée et en faire un prototype, à l’occasion d’une partie de Scrabble dans l’appartement de Chris.

Le reste de l’histoire fait rêver. Lancé modestement en 1981 avec 40 000 $ amassés auprès d’une trentaine d’amis et de collègues, qui ne se doutaient probablement pas qu’ils venaient d’acheter des billets de loterie chanceux, le jeu allait gagner rapidement en popularité, jusqu’à se vendre à 20 millions d’exemplaires en 1984. Au moment du décès précoce de Chris Haney à 59 ans en 2010, le New York Times parlait de 100 millions de jeux vendus, de différentes versions, dans 26 pays, pour des revenus dépassant le milliard de dollars à une époque où l’on était pourtant censés être passés à l’ère des jeux vidéo.

Photo: La Presse canadienne Chris Haney (à gauche) et Scott Abbott jouent à «Trivial Pursuit», le jeu de société à succès qu'ils ont inventé.

Cela en ferait le troisième jeu de société le plus vendu de l’histoire, derrière Monopoly (plus de 250 millions) et Scrabble (150 millions).

« On ne voit plus aujourd’hui de jeu de société avoir autant de succès », explique Louis-Martin Guay, qui enseigne le design de jeu à l’Université de Montréal. Pour les jeunes baby-boomers et de la génération X, Trivial Pursuit « était un jeu qui pouvait nous challenger d’un point de vue intellectuel, mais aussi nous proposer de réfléchir dans des domaines où on n’allait pas normalement et dont on ne parlait pas à l’école ».

« Pour nous, c’était le plaisir de tester nos connaissances, et on était très compétitifs, se rappelle Martin Généreux. Il n’était pas question d’accepter les demi-réponses et rien ne nous rendait plus heureux que les rares fois où l’on parvenait à battre Pierre-Charles. »

Limites et déclin

Ce type de jeu a toutefois ses limites, observe Rachael Hardies, acheteuse et conseillère au magasin spécialisé Le Valet d’Coeur à Montréal. « C’est difficile, avec le Trivial Pursuit, de sortir du simple test de connaissance. À ce jeu-là, chaque partie va se dérouler de la même façon et c’est toujours le même qui va gagner. »

On a vu aussi apparaître avec le temps toutes sortes de nouveaux jeux où, en plus de tester leurs connaissances, les participants peuvent aussi marquer des points en pariant, par exemple, sur les chances d’un concurrent d’avoir la bonne réponse, ou en votant pour la réponse la plus vraisemblable à une question impossible.

Celui qui voudrait, malgré tout, le jeu original en trouvera différentes versions en anglais sur les années 1980, Harry Potter, les films d’horreur, la série télévisée Stranger Things… Mais aura du mal à mettre la main sur quelque chose en français.

Une édition française du jeu — qui ne s’appelle plus Quelques arpents de pièges, mais seulement Trivial Pursuit — portant sur les années 2000 existe bel et bien, mais on n’en a pas trouvé de trace, ni au Valet d’Coeur ni à la boutique l’Imaginaire à Québec. « C’est dommage qu’on ne trouve pas cette version en français, parce que c’est certain que ça se vendrait », dit l’une des vendeuses de la capitale nationale, Caroline Goulet.

Propriétaire des droits du jeu depuis 2008, la compagnie américaine Hasbro assure continuer de produire des versions en langues étrangères, élaborées par des équipes au fait des « sujets susceptibles d’avoir une résonance locale ». Jointe cette semaine, la porte-parole de la compagnie, Kelly Wade, n’a pas voulu fournir d’information sur l’importance des ventes des dernières années du jeu, dont on dit encore, comme il y a dix ans, que « plus de 100 millions d’exemplaires ont été vendus depuis sa création ». Mais on en promet une nouvelle version au Canada, en français et en anglais, pour son 40e anniversaire.

Renaissance

« Je serais hésitant à dire qu’un Trivial Pursuit en français connaîtrait nécessairement un grand succès », dit Michel Bédard, gérant au café-pub La Revanche, dans la basse-ville de Québec, qui se remplit les soirs de fin de semaine de jeunes qui viennent jouer à des jeux de société en prenant un verre en gang. Les jeux de connaissance restent toutefois populaires auprès de sa clientèle, poursuit-il. « À défaut de faire jouer à l’original, on fait jouer aux héritiers de ce jeu-là. »

Personnellement, Martin Généreux ne joue plus à Quelques arpents de pièges depuis bien longtemps. Il ne croit même pas y avoir déjà joué avec ses quatre enfants, aujourd’hui âgés de 27 à 32 ans. « Les occasions de jouer ensemble se font plus rares, maintenant qu’ils ne sont plus à la maison. On jouait plutôt à d’autres vieux jeux, comme Risk, Monopoly, Clue ou Les Grands Maîtres. »

C’est que les jeux de table, anciens comme nouveaux, continuent de faire mentir ceux qui les donnent pour morts depuis 40 ans, explique Louis-Martin Guay. On assiste même à un retour, « surtout depuis 2010 », notamment auprès des membres vieillissants « de la génération de la société des loisirs » qui ne trouvent pas leur compte dans les jeux vidéo. « Je pense que c’est démographique et nostalgique. »

Au même moment, de nombreux bars, pubs et microbrasseries ont beaucoup de succès avec un type d’activité fortement inspirée de Trivial Pursuit et appelé Pub Quiz. Les participants s’y présentent en équipes de 4 ou 5 personnes, à qui un animateur soumet trois séries de questions dont les réponses sont compilées sur papier. Le plus souvent, la dernière série consiste à faire jouer des chansons dont on doit deviner le titre, l’auteur et parfois le fil conducteur qui les relie toutes.

La plupart du temps, les gagnants se voient remettre un simple pichet de bière gratuit. Ce qui reste, quand on y pense, un bel hommage aux inventeurs de Trivial Pursuit.

1 commentaire
  • François Therrien - Abonné 27 décembre 2019 14 h 55

    Il y a eu aussi Le Docte Rat !

    « Mais il (Trivial Pursuit) peut se vanter d’avoir une belle descendance. »

    Les auteurs de l’article affirment cela, mais ils ne donnent aucun exemple de jeu entrant dans cette mouvance. Permettons-nous de le faire.

    En 1986, nous avons créé le jeu questionnaire Le Docte Rat. À l’époque, nous voulions offrir au public québécois un jeu questionnaire qui, sans enlever quoi que ce soit aux mérites de Trivial Pursuit, correspondrait mieux à notre culture. Nous croyons avoir réussi notre pari, comme en font foi les 110 581 exemplaires vendus à ce jour. Et le jeu est toujours disponible sur le marché!

    Aujourd’hui, Le Docte Rat est sans doute aussi connu au Québec que Quelques arpents de pièges.

    Une petite mention de notre jeu dans votre article n’aurait rien eu de trivial…

    Suzanne Lahaie et François Therrien, auteurs du Docte Rat