Coco Belliveau enfile le costume de la minceur

À la manière d’une journaliste gonzo, Coco Belliveau entreprend donc d’infiltrer le quotidien des personnes minces en tentant d’en devenir une.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir À la manière d’une journaliste gonzo, Coco Belliveau entreprend donc d’infiltrer le quotidien des personnes minces en tentant d’en devenir une.

Des transformations physiques dans le monde du cinéma ? Il existe peu de moyens aussi sûrs d’être pris en considération pour un Oscar. « Mais personne ne s’est jamais soumis à une transformation physique pour un show d’humour », lance Coco Belliveau, une prétention qu’il nous est impossible de complètement confirmer, bien que la démarche qui aura été la sienne est assurément très, très singulière.

En amont de la présentation de Laide, un spectacle sur la grossophobie et les conséquences de la beauté révélé en mai dernier lors du Dr. Mobilo Aquafest, l’humoriste perdait beaucoup, beaucoup de poids (75 livres). Un processus créatif d’une fascinante radicalité, visant à la fois à se « donner du jus pour écrire » et à contribuer à ce que les personnes grosses « ne soient plus perçues négativement ». Mais n’est-ce pas paradoxal que de travailler à déconstruire les préjugés sur les personnes grosses… en maigrissant ?

« C’est vrai que je me suis dit que je pouvais avoir l’air d’être en train d’abandonner la cause de l’acceptation de soi », reconnaît la comique néo-brunswickoise, toujours encline à remettre en question les ramifications des oeuvres qu’elle crée. « Mais ce qui est arrivé, c’est que lorsque j’ai commencé à dire autour de moi que j’avais l’impression que les gens me traitaient différemment à cause de mon poids, quelqu’un m’a répondu : “Comment tu fais pour savoir que c’est différent être mince, t’as jamais été mince.” Et c’était vrai. »

Il y a des personnes minces qui refusent de croire que la grossophobie existe, parce que ça détruirait leur réalité

À la manière d’une journaliste gonzo, Coco Belliveau entreprend donc d’infiltrer le quotidien des personnes minces en tentant d’en devenir une, non pas pour faire la promotion de la perte de poids, mais pour convaincre une fois pour toutes ceux qui en doutent des privilèges accompagnant la minceur.

Elle précise d’ailleurs que cette perte de poids aura supposé un programme d’entraînement spartiate et une alimentation austère, qu’elle a depuis considérablement assouplis au nom de sa santé mentale, et sans que sa santé physique en souffre. Autrement dit : la minceur a aussi un prix, en matière de santé, pour bien des gens devant prendre des mesures draconiennes afin de l’atteindre.

« Il y a des personnes minces qui refusent de croire que la grossophobie existe, parce que ça détruirait leur réalité, observe Coco. Si moi je suis discriminée à cause de mon poids et eux sont bien traités grâce à leur attribut physique, ça veut dire que les gens autour d’eux sont superficiels. C’est comme si j’avais enfilé le costume de la personne mince pour être crédible aux yeux de ces personnes-là. » Elle ajoute, en soulignant la triste universalité de son propos, qui transcende son approche pourtant ancrée dans l’intime : « Malheureusement, on se sent tous pas bien dans notre peau à un certain degré. »

Gros n’est pas un synonyme de laid

Si Coco Belliveau emploiera parfois, au cours de notre entretien, les mots «grosse» et «laide» comme s’il s’agissait de synonymes, ce n’est pas parce qu’elle le pense, mais plutôt parce qu’elle sait trop bien que c’est ce qu’ils sont encore dans l’imaginaire populaire. Laide est précisément guidé par l’ambition de « switcher » le message, en renvoyant chacun de ces mots à sa section respective du dictionnaire.

« Une des phrases que j’entends le plus souvent, c’est : “J’ai le droit de ne pas trouver ça beau, une personne grosse”, regrette-t-elle. Mais c’est normal que ce ne soit pas dans tes goûts : on est entraîné à voir la beauté dans la minceur. C’est comme si tu manges des nuggets toute ton enfance, ça se peut que, plus vieux, t’aies le palais moins raffiné. »

Ce long détricotage des représentations hantant jusqu’à son propre cerveau passera beaucoup, pour Coco Belliveau, par les réseaux sociaux, où elle se fait désormais un devoir de s’élaborer un fil de nouvelles composé de l’éventail le plus diversifié possible de façons d’incarner la beauté. Elle évoque entre autres le blogue Dix Octobre, de l’autrice Gabrielle Lisa Collard, qui met chaque jour en lumière, sur Instagram, le compte d’une personne grosse.

L’humoriste travaille également à transformer son propre rapport aux réseaux sociaux, où publier une photo flatteuse de soi-même est toujours une stratégie efficace pour momentanément apaiser un sentiment de mocheté, une tentation à laquelle elle s’applique à résister. « C’est pour ça que, dorénavant, je ne mets plus de filtres sur mes photos. Avant, je cachais mes problèmes d’acné avec un filtre et, maintenant, on voit mon acné, et j’ai quand même des “likes”. Ce que je reçois comme message dans ce temps-là, c’est que c’est ma confiance qui est sexy. »

Les risques de l’autodérision

Dans son spectacle Nanette (2018), Hannah Gadsby raconte comment l’autodérision — quant à son apparence et à son orientation sexuelle — a longtemps renforcé en elle une forme sournoise de dégoût d’elle-même. S’il est évidemment risqué d’employer l’outil de l’humour pour aborder un sujet aussi sensible que le poids, Coco Belliveau en appelle à sa propre responsabilité d’artiste.

« Quand tu fais de l’autodérision, et j’en fais encore beaucoup, il faut que tu te questionnes sur comment ta blague peut être perçue par différents types de personnes. Moi, je suis là pour faire du bien au monde. Je me demande toujours : “Est-ce que quelqu’un pourrait se sentir mal en entendant ce que je dis ?” Parce que l’intention, ce n’est pas tout. Tu peux être vraiment bien intentionnée et avoir un effet négatif. L’idée, c’est que l’intention et l’effet soient le plus proche possible. »

À quoi ressemblent-ils donc, ces privilèges qui accompagnent la minceur ? Coco rougit. « Ben, il y a beaucoup d’attention qui vient avec la minceur », confie-t-elle en souriant. Elle hésite. « Mettons qu’il y a beaucoup plus de gens qui veulent coucher avec toi ! [Elle rit d’effarement.] Il y a beaucoup de gars dans le milieu de l’humour qui ne m’avaient jamais adressé la parole et qui ont commencé à me parler ou à m’écrire et qui sont vraiment weird. C’est une des raisons pour lesquelles la beauté, ce n’est pas qu’une bénédiction. On pense que les personnes belles ont toutes les occasions qu’elles veulent, mais elles ont aussi toutes celles qu’elles ne veulent pas. »

Laide

de Coco Belliveau
Le 11 décembre au Terminal Comédie Club
En tournée au Québec, en Ontario et au Nouveau-Brunswick cet hiver