Soirée en or pour Mike Ward, roi de l’humour noir

Mike Ward a livré un long discours sur la liberté d'expression après avoir reçu le prix de l'Olivier de l'année, à la fin du gala.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Mike Ward a livré un long discours sur la liberté d'expression après avoir reçu le prix de l'Olivier de l'année, à la fin du gala.

Si un jour Mike Ward rédige ses mémoires, les passages compris entre le 29 novembre et le 8 décembre 2019 seront assurément généreux en émotions contraires. Il y a une dizaine de jours, l’humoriste perdait son appel dans l’affaire l’opposant à Jérémy Gabriel et à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse — il espère maintenant être entendu par la Cour suprême.

Et voilà que dimanche, au gala Les Olivier, l’humoriste était désigné vainqueur dans quatre catégories, dont celles, prestigieuses, du Spectacle d’humour de l’année et de l’Auteur de l’année / Spectacle d’humour. Une récolte parmi laquelle on compte aussi le plus convoité des bibelots cuivrés, celui de l’Olivier de l’année, décerné par vote populaire.

« Voir que ça pourrait arriver dans un pays libre », ironisait Ward au sujet de ses passages devant les tribunaux lors de sa première présence sur scène, avant de suggérer que toute cette saga médiatico-judiciaire n’était qu’un « stunt », une combine montée de toutes pièces afin de susciter la sympathie du public. Cela serait le cas que ça aurait été efficace.

De retour à l’animation pour une deuxième année, le duo formé de Pierre Hébert et de Philippe Laprise était visiblement guidé par le désir de rassembler, et celui, noble, de réparer l’impardonnable en invitant le groupe Bleu Jeans Bleu à jouer une chanson (ce que le gala de l’ADISQ n’avait étrangement pas cru bon faire en octobre dernier).

En matière de récompenses, la cérémonie comique en aura été une d’équilibre entre les vétérans et les nouveaux venus, les surprises et les évidences, les choix consensuels et les plus audacieux.

Elle en aura aussi été une — c’était inévitable — de prises de parole senties et / ou malhabiles en faveur de la liberté d’expression, et de prises de parole féministes, grâce à un numéro jubilatoire de Silvi Tourigny et Mélanie Ghanimé. Les vétéranes de la relève (dix ans de carrière chacune) auront raillé, avec une compréhensible dose de colère, les stéréotypes de genre et les inégalités prévalant toujours, quoi qu’on en dise, dans le milieu de l’humour.

En se déshabillant partiellement à la fin de leur présentation, le duo d’un soir mettait implacablement en lumière l’inanité de cette blague constituant, chez un humoriste masculin, à se dénuder partiellement pour provoquer des rires. À méditer.

Réjouissantes évidences, réjouissantes surprises

Au chapitre des évidences, évoquons d’abord les deux victoires de Mehdi Bousaidan et de ses collaborateurs (Metteur en scène de l’année et Concepteur visuel de l’année) pour Demain, un spectacle présenté en salles comme si vous le regardiez depuis votre foyer, sur Netflix. Choix évidents, pourquoi ? Parce qu’il est rare qu’en humour — un art de la simplicité, s’il en est —, une mise en scène aussi élaborée n’aboutisse pas au cimetière des fausses bonnes idées.

Du côté des surprises, difficile de trouver plus réjouissant que le triomphe de Catherine Ethier sur quatre segments tirés de La soirée est (encore) jeune, dans la catégorie Capsule ou sketch radio humoristique de l’année. « Tout le monde le mérite [ce prix] », affirmait la chroniqueuse au micro de La soirée est (encore) jeune en fin d’après-midi dimanche — la belle ironie, toi ! —, mais c’est bien à elle que revenait ce trophée couronnant ses inimitables et courageux billets livrés chez Gravel le matin, la matinale d’ICI Première torpillée au printemps dernier. La bise à la lauréate.

Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques, Christine Morency, Guillaume Pineault ou Arnaud Soly auraient remporté la statuette de la Découverte de l’année qu’il n’y aurait pas eu matière à crier à l’injustice, preuve de la vivacité du terreau comique québécois. Mais c’est Sam Breton qui la ramènera à la maison, sans que l’on ne crie non plus à l’injustice. Pourrait-on simplement lui signaler que l’autodérision de Christine Morency à propos de son poids n’est pas une invitation à réchauffer des blagues grossophobes dignes du temps des cabarets ?

La rédemption de Ward

Bien que prévisible, le couronnement de Mike Ward marque un point culminant dans sa longue marche vers la rédemption publique, amorcée en mai 2018 lors de son passage à l’émission Conversation secrète de Paul Arcand, un processus auquel contribuait aussi le récent passage du légendaire Yvon Deschamps à son balado Sous écoute (d’ailleurs encore une fois décoré cette année dans sa catégorie).

Tel que promis en début de soirée, Ward livrait en fin de gala, au moment de recevoir l’Olivier de l’année, un long discours (presque une conférence TED) sur la liberté d’expression et l’humour, en plaidant pour le droit de rire de tout, dans la mesure où le bon contexte et la bonne intention sont réunis. Il invoquera aussi le droit à l’humour noir et le rôle essentiel de canari dans la mine que joue cette forme d’art.

« Je n’ai rien contre Jérémy Gabriel, je n’ai rien contre sa famille », répètera-t-il au sujet des raisons le poussant à demander à la Cour suprême d’entendre sa cause. Et c’est sans surprise que, comme dans son plus récent spectacle, Ward se fera un point d’honneur de rappeler les histoires d’agressions sexuelles dans lesquelles ont été impliqués deux anciens employés de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse. L’essence de son exposé ? « On devrait laisser les artistes être des artistes. » Ovation émue de la part de ses collègues.

S’en prendre aux médias en livrant son propre décompte du nombre de mentions de sa blague litigieuse dans différents journaux a cependant quelque chose d’au mieux maladroit pour qui défend la liberté d’expression.

Malgré une compétition très relevée de la part des spectacles de Guillaume Wagner, de Virginie Fortin et des Grandes Crues, le cinquième tour de piste de Ward était néanmoins de loin le plus méritoire. En partie inspiré de ses démêlées avec la justice, Noir est une oeuvre de maturité dans laquelle le vétéran déconstruit son image de grand méchant, tout en continuant de renvoyer au visage de son public l’incohérence, voire l’hypocrisie, de certaines de nos indignations collectives (son fonds de commerce depuis ses débuts, peu importe sa réputation). Que la Cour suprême accepte ou non de s’en mêler, l’affaire Mike Ward / Jérémy Gabriel aura visiblement été créativement féconde, au plan créatif du moins, pour l’un d’entre eux.

Permettez-nous, en conclusion, d’emboîter le pas à plusieurs des vainqueurs de cette 21e édition des Olivier, et de remercier le sympathique humoriste de la relève Matthieu Pepper, pour aucune raison précise.