Ciel! Mon nuage!

Chaque jour, l’humain génère des milliards et des milliards de données. C’est énorme, mais à quel point?
Photo: François Ozan Agence Icône Chaque jour, l’humain génère des milliards et des milliards de données. C’est énorme, mais à quel point?

C’est lourd, vous lire. Littéralement. Qu’importe ce que vous avez à dire. Vous voir aussi. L’information, les vidéos, le « contenu » ; tout ça pèse, requiert de l’énergie, doit être stocké, refroidi, trimbalé. Vous souvenez-vous de ce que le futur représentait, il n’y a pas si longtemps ? La révolution par les appareils ménagers, la société des loisirs, la cuisine au four à micro-ondes…

Qu’est-ce qu’on n’a pas écrit à ce sujet. Et puis un jour, quelqu’un de dire : « Basta ! les gros chars et le plastique » ; un grand pouvoir (d’achat) implique parfois de grandes responsabilités. Vous avez vu le continent de plastique ? Pas le livre de David Turgeon, l’autre. Voilà. Vous l’avez vu, ou, du moins, vous pouvez l’imaginer.

La dépense énergétique liée à l’envoi d’un courriel, elle ? Sans doute moins. Tout comme une partie des changements provoqués par la révolution numérique. C’est le syndrome Apple : lisse, minimaliste, esthétique, libéral. La patine est belle, et les circuits, bien cachés. C’est avec tout cela en tête et une sérieuse envie de comprendre comment la vie privée et la sphère publique ont été redéfinies par le cloud, que le Musée de la civilisation inaugure ces jours-ci l’exposition La tête dans le nuage.

Ni technophobe ni technophile

« La technologie n’est ni bonne ni mauvaise, pas plus qu’elle n’est neutre. » Tels étaient les mots de l’historien américain Melvin Kranzberg, en 1985. Cette « loi de Kranzberg » était notamment au coeur de l’intervention de la lanceuse d’alertes Chelsea Manning, en 2018, lors de son passage à Montréal. Elle revenait aussi, de manière détournée, dans les mots de Stéphane La Roche, directeur général du Musée de la civilisation, mercredi matin, alors qu’il parlait de « l’espion dans [sa] poche » (son téléphone intelligent) et de la nouvelle exposition « ni technophobe ni technophile » créée par son institution. Un projet qu’il caressait personnellement depuis son entrée en poste, en 2015.

Avec une scénographie labyrinthique, où le bois côtoie le numérique, La tête dans le nuage envisage de faire entrer le public dans le cloud pour lui permettre d’en sortir un brin. Dès la première salle, le spectateur se voit dématérialisé par un écran sur lequel sa silhouette est reproduite en 1 et en 0 ; une codification binaire qui rappelle les mots d’un personnage du roman White Noise, de Don DeLillo : « [V]ous êtes la somme totale de vos données. Aucun homme ne peut y échapper. »

« L’écho-système »

Après un coup d’oeil à l’incroyable magma de données produit quotidiennement sur la planète (compteur à l’appui), l’exposition nous mène à un autre constat : celui que la chambre d’écho algorithmique — « l’écho-système » — permet paradoxalement de mobiliser les individus pour des causes comme #MeToo, #bringbackourgirls et #strikeforclimate, mais aussi de convaincre de plus en plus de tartempions que la Terre est plate et que les vaccins causent l’autisme.

L’idée d’utiliser le vertige comme « vecteur de réflexion sociale » se poursuit dans la troisième partie de l’exposition : l’environnement « Mode Avion », coréalisé par l’ONF. Un jeu de serpents et échelles grandeur nature, où les couleurs complémentaires accentuent notre tournis à moins d’enfiler une paire de lunettes spéciales prévues à cet effet.

La déambulation au coeur de ce Time Square low-tech permet de s’intéresser à certaines angoisses existentielles contemporaines découlant de ce que Samuel Paul Louis Veissière, professeur de psychiatrie à l’Université McGill, décrit non pas comme une dépendance à la technologie, mais bien à la socialisation.

Dans les mots d’Émilie F. Grenier, cocréatrice de l’environnement avec Simon C. Vaillancourt : « Ce chaos visuel heureux trouve son focus au moment où l’on met les lunettes. Ce filtre qui efface partiellement le bruit visuel, renvoie [par la bande] aux pratiques interactives de certaines compagnies visant à encourager la dépendance et la surconsommation, à l’insu des usagers. »

Les deux dernières salles de La tête dans le nuage s’intéressent au pour et au contre de la robotique et de la surveillance. Après un corridor où des objets « en voie de disparition » (DVD, argent papier, annuaire téléphonique) soulignent la paradoxale réalité d’une révolution numérique si rapide qu’elle ne nous laisse même pas enterrer ses dommages collatéraux, c’est à un conciliabule de robots que le visiteur fait face. Des machines inquiétantes, dignes d’une série B de Jim Wynorski, côtoient des dérivés du bras canadien. Les impressionnantes réussites de ces engins sont contrebalancées par des questions au sujet des effets de l’intelligence artificielle sur le marché du travail, à l’heure où celle-ci pourrait transformer en profondeur jusqu’à 25 % des emplois actuels.

L’ultime partie de l’exposition, consacrée à la surveillance, passe de la reconnaissance faciale et de son utilisation par les gouvernements aux objets du quotidien désormais connectés. Les subtilités de ce Nouveau Monde, où nous déroulons chaque jour sur nos téléphones l’équivalent de 12 étages de contenu — et au sein duquel nous produisons, depuis 2003, plus de données en deux jours que depuis le début de l’humanité —, nous sont renvoyées à travers l’installation I Agree, de l’artiste Dima Yarovinsky, qui a imprimé, comparé (et chronométré l’improbable temps de lecture) des conditions d’utilisation des principaux médias sociaux.

Comme de toute bonne oeuvre non didactique, on sort tiraillé de La tête dans le nuage. D’ailleurs, dans un bistro non loin du musée, où ce journaliste s’affairait à digérer toute cette information, une paire de touristes texans se plaignait de la propension contemporaine à laisser du pourboire partout. « Je vais écrire un commentaire sur l’établissement. À un moment donné, dépenser, ça suffit. »

Durant un instant, on aurait voulu signaler à la dame que chaque courriel qu’elle envoie nécessite en énergie l’équivalent d’une ampoule allumée durant 24 heures. Mais bon, quand le houblon coule, on ne regarde pas à la dépense.

L’exposition La tête dans le nuage est présentée au Musée de la civilisation de Québec jusqu’au 3 janvier 2021.