Le livre québécois privilégie un genre

Au Québec, les manuscrits des femmes sont moins publiés que ceux des hommes (37% contre 54%).
Photo: Adil Boukind Le Devoir Au Québec, les manuscrits des femmes sont moins publiés que ceux des hommes (37% contre 54%).

Depuis des lunes revient dans les milieux littéraires la question de savoir s’il existe une écriture féminine ou masculine, et quelles seraient-elles ? Discussion sans fin. Cette fois, l’Union des écrivaines et écrivains québécois (UNEQ) a voulu plutôt voir si les oeuvres des femmes étaient traitées ici autrement de celles des hommes. Une première étude conclut que oui ; et ce, à bien des maillons différents de la chaîne de production. Bref, le livre, lui, a un genre privilégié.

Au Québec, les manuscrits des femmes sont moins publiés que ceux des hommes (37 % contre 54 %). Leurs oeuvres reçoivent moins d’attention critique (37 % contre 58 %), même dans les genres tel le jeunesse, perçus comme leur apanage. On parle de leurs textes en d’autres mots, adoucis, moins percutants (voir encadré). Selon l’étude, « si les femmes semblent avantagées en regard du nombre de bourses, [...] [celles qu’elles] reçoivent sont plus petites que leurs confrères (elles reçoivent 50% des montants globaux, mais sont plus nombreuses à se les partager). »

« On n’arrive même pas dans la zone de parité, sauf pour le nombre de prix et de bourses octroyés », précise Isabelle Boisclair, directrice de l’étude Quelle place pour les femmes dans le champ littéraire et dans le monde du livre au Québec ? commandée par l’UNEQ. Étonnant, pour un milieu qui est perçu comme étant un des plus paritaires en culture au Québec ? « Il y a là un intéressant paradoxe », nomme la recherche, qui sera dévoilée et discutée vendredi à 16 h au Salon du livre de Montréal et dont Le Devoir a pu prendre connaissance en amont.

L’idée n’est pas de pointer le milieu du doigt ni de faire toute sorte d’accusations ; mais [...] de sensibiliser au fait qu’à tous les niveaux de la chaîne du livre les femmes sont désavantagées

« On reconnaît la qualité des oeuvres signées par des femmes, leur attribuant les marques de distinction à parts égales — alors même, rappelons-le, qu’elles ont moins d’oeuvres publiées —, mais on leur octroie toujours moins. C’est donc que leurs textes sont bons, qu’ils méritent investissement, mais qu’on n’est pas prêts à leur reconnaître une égale qualité. C’est sur le plan qualitatif […] que l’on peine à leur reconnaître une valeur égale à celle des hommes. »

Un premier portrait

L’étude a ses défauts, reconnus par sa directrice et son commanditaire. C’est davantage un « premier portrait » de situation, précise Isabelle Boisclair, aussi ex-collaboratrice aux livres au Devoir et auteure de l’essai Ouvrir la voie / x (Nota Bene). Celle-ci s’est heurtée à la grande difficulté méthodologique : comment suivre un échantillon conséquent de textes, de leur état de manuscrit à la réception médiatique des livres produits ? D’autant que pour ce premier coup de sonde, seules 9 des 25 maisons d’édition québécoises contactées ont accepté de compiler les manuscrits qu’elles recevaient sur cinq mois — un taux de réponse décevant.

« Il faudrait inventer une méthodologie pour obtenir des résultats scientifiques, à la grandeur du Québec, avec la participation de l’Observatoire de la culture et du ministère de la Culture », rêve la chercheuse. « Là, le Comité Égalité hommes-femmes de l’UNEQ [fondé en 2016] avait une intuition ; on voyait des signes, on voulait un portrait vite fait et bien fait. L’étude ne donne pas du tout une vision exhaustive —, mais c’est bon un instantané, qui donne des indicateurs de ce qui se passe cette année. Et on n’a même pas traité de ce qui se passe en librairie, dans le placement des livres. »

Un instantané qui a le grand avantage, pour la spécialiste, de démonter « l’argument principal qui est d’habitude servi en édition et qui veut que les femmes soient moins présentes parce qu’elles envoient moins de manuscrits. » Là, il y a parité : les femmes soumettent 48,82 % des manuscrits, contre 48,32 %. Et les éditeurs recensés excluaient une maison au catalogue féministe qui ne publie pratiquement que des femmes, qui aurait pu faire pencher la balance. En mettant en relation les manuscrits déposés et les publications, « les hommes semblent nettement avantagés au moment de la sélection éditoriale », conclut l’étude, le taux de publication des femmes étant de 19,59 % contre 29,05 % pour les hommes.

Pour l’auteure Karine Rosso, membre du Comité Égalité hommes-femmes de l’UNEQ comme libraire — car le comité, multidisciplinaire, accueille auteurs, éditeurs, professeurs, libraires, etc. —, « l’étude vient enfin documenter des choses qu’on savait tristement déjà, puisqu’on les observe dans le milieu ; mais enfin on a des chiffres, des données, et certains sont désespérants. On voit que les femmes sont effectivement victimes d’un certain échappement, d’un biais inconscient. Et il y a des surprises », comme la parité sur le nombre de bourses et de prix et la disparité sur leurs montants, précise celle qui a signé Mon ennemie Nelly (Hamac).

L’UNEQ n’entend pas faire de recommandations, mais veut multiplier les occasions de parler des résultats, de faire passer l’information. « L’idée n’est pas de pointer le milieu du doigt ni de faire toute sorte d’accusations ; mais montrer le biais et sensibiliser au fait qu’à tous les niveaux de la chaîne du livre les femmes sont désavantagées. L’idée, c’est d’en parler le plus possible. On pense au Salon du livre de Québec ; on va faire des actions auprès de l’Association des professionnels de l’enseignement du français au collégial, à l’Association pour l’avancement des sciences aussi. »

Parité dans les organisations

Y a-t-il des actions prévues auprès de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL), puisque les éditeurs sont les principaux décideurs des étapes évaluées par l’étude ? « L’UNEQ est toujours en discussion avec l’ANEL », répond prudemment Mme Rosso.

La directrice de l’étude s’avance davantage. Pour Mme Boisclair, les résultats en appellent à « l’instauration de la parité dans les organisations même, dans la prise des décisions. C’est en train de se dégager des multiples recherches, même si ce n’est pas encore scientifique : dès qu’il y a plus de femmes, tout ce qui découle va être plus paritaire. [Audrey] Tremblay démontrait déjà en 2014 que les femmes dans les maisons d’édition sont encore dans les petits postes. »

L’étude d’aujourd’hui rappelle aussi que « les femmes éditrices et […] critiques sont plus enclines à publier et à commenter des textes écrits par des femmes. » Isabelle Boisclair poursuit de vive voix : pour changer, il faut reconnaître la situation ; « si tu te rabats toujours comme éditeur sur le traditionnel discours du “C’est comme ça, on ne publie que les meilleurs livres” [ce que l’analyse du nombre d’étoiles accordées en critique démonte] sans reconnaître le biais en faveur des hommes, rien ne peut bouger. »

 

Des oeuvres qualifiées différement

L’étude Quelle place pour les femmes dans le champ littéraire et dans le monde du livre au Québec ? de l’UNEQ s’est attardée aux mots pour dire les oeuvres des unes et des uns. En compilant les occurrences des qualificatifs utilisés dans Le Devoir, La Presse +, Lettres Québécoises et Nuit Blanche, la recherche observe qu’une forte proportion de « puissant, magistral, brillant, intelligent, remarquable, dense, riche, grand, ainsi que brio et génial » est réservée aux oeuvres d’hommes. Les femmes et leurs oeuvres récoltent bien davantage de « sensible, juste, délicat ». Les adjectifs « fort, touchant, maîtrisé » sont plutôt paritaires.

Quelle place pour les femmes ?

Textes soumis aux éditeurs

Hommes 48 %

Femmes 49 %

Livres publiés

Hommes 54 %

Femmes 37 %

Bourses reçues

Hommes 43 %

Femmes 57 %

Moyenne des bourses

Hommes 12 075 $

Femmes 9155 $

Prix littéraires octroyés

Hommes 49 %

Femmes 48 %

Moyenne des prix

Hommes 10 966 $

Femmes 4691 $

Réception critique

Hommes 60 %

Femmes 37 %

Oeuvres critiquées avec ****

Hommes 18 %

Femmes 11 %

Ces données ne tiennent pas compte des ouvrages collectifs.