La culture s'inspire de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne

À Douvres, au Royaume-Uni, une murale de l’artiste Banksy montre un travailleur qui taille une étoile de l’Union européenne.
Photo: Daniel Leal-Olivas Agence France-Presse À Douvres, au Royaume-Uni, une murale de l’artiste Banksy montre un travailleur qui taille une étoile de l’Union européenne.

Qu’y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons le Brexit embêterait-il autant sous une autre appellation ? Peu importe au fond, et Shakespeare lui-même pourrait écrire une tragicomédie portant ce titre (ou pas), pour exposer la chose dans tout son théâtralisme.

Le vocabulaire traduit la réalité et « les limites de ma langue sont les limites de mon monde », pour reprendre une citation célèbre du philosophe Ludwig Wittgenstein. La sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne (UE) a déjà marqué la culture par ce mot-valise (Britain + Exit) forgé à partir du précédent « Grexit », lorsque la Grèce envisageait de quitter la zone euro. Le terme a été désigné mot de l’année (devant trumpism et uberization) en 2016 par le Collins, très vénérable dictionnaire anglais.

 

D’autres créations langagières ont suivi pour saisir les frontières de la nouvelle réalité, dont, flextension (la longue prolongation du délai pour parvenir à un accord de divorce), Bremain (Britain + remain) et BOB (Bored of Brexit), plus méconnu ici. Quoique…

L’artiste Simon Robert a exposé autrement sa propre fatigue politique il y a un an avec une oeuvre intitulée Between the Acts — Part II, The Brexit Lexicon, où un faux présentateur de nouvelle expose pendant 80 interminables minutes le verbiage politico-journalistique autour de la crise constitutionnelle. The Acts — Part I, une affiche sur le même sujet, a été placardée dans le pays en mars 2018.

M. Robert est loin d’être le seul créateur inspiré par le mot et la chose. Bien des disciplines artistiques, culturelles et intellectuelles s’en mêlent et s’entremêlent pour traiter du très riche sujet, refléter, déformer et critiquer la réalité. Et le report au début de 2020 de la date du divorce ne fait que rajouter des occasions créatrices.

À l’écrit

Sur le site d’Amazon, la recherche de « Brexit » fait apparaître des dizaines de slogans sur t-shirts (« See EU Later », « Make Britain Great Again » ou « OK, now you can panic… ») et surtout des centaines de livres dans plusieurs langues, dont plusieurs romans.

Autumn d’Ali Smith, qui serait la première fiction sur le sujet, date de 2016. Dans l’une des dernières en date, Le coeur de l’Angleterre (Gallimard), l’irréprochable Jonathan Coe se demande comment son pays a pu en arriver là en chroniquant sur la décennie qui achève. Il cause pêle-mêle austérité, nationalisme, politiquement correct et bien sûr crise identitaire, maître-mot de notre temps. Jonathan Coe avait déjà portraituré en noir les années du thatchérisme avec Testament à l’anglaise (1994).

La dystopie a la cote. Un éditeur a même placardé cet avis ironique : « Prenez note que notre collection post-apocalyptique a maintenant été intégrée à notre département des affaires courantes. »

Rabbitman, de Michael Paraskos, dépeint une société britannique détachée de l’Europe, au bord du gouffre socioéconomique. Dans The Wall : A Novel, John Lanchester imagine une île ceinturée d’un énorme mur. Dans Post Brexit : Brexit Wounds, Bob Blighty décrit une Angleterre cauchemardesque sortie sans accord de l’Union, éclatée depuis, l’Écosse étant devenue indépendante, l’Irlande réunifiée. Mark Billingham utilise le roman policier (Love Like Blood) pour dénoncer une Angleterre post-UE où fleurissent les crimes xénophobes.

Il y a évidemment encore plus d’essais politiques, économiques ou culturels. L’un des plus célébrés par la critique, Heroic Failure, sous-titré Brexit and the Politics of Pain (Le Brexit et la politique de la douleur), du critique de théâtre et de littérature irlandais Fintan O’Toole, autopsie l’état d’esprit de ses voisins. Il décrit le premier ministre Boris Johnson en maître de l’ironie pour qui la politique devient de l’humour pur. Il propose aussi de faire de la médiocre trilogie Fifty Shades of Grey la parfaite métaphore de la relation sadomasochiste entre le royaume et la fédération européenne.

En blagues

Cela pour rappeler que l’humour britannique (ou irlandais) légendaire a évidemment saisi la belle affaire de l’interminable running gag. Les caricaturistes vivent un âge d’or. Le prestigieux magazine The Economist présentait récemment Boris Johnson et Donald Trump en Tweedledum et Tweedledee d’Alice au pays des merveilles.

Même les plus sérieux commentateurs politiques ont l’impression de critiquer un cirque. Au Fringe Festival à Édimbourg, cet été, le théâtre de la marge a proposé un cabaret et un one-man-show sur le sujet. Une des blagues du stand-up demandait ce que boivent les Brexiters au petit-déjeuner, avant de répondre : de la souveraine thé ! Easy does it

Les réseaux sociaux servent aussi à relayer quotidiennement des centaines de commentaires juteux, ironiques à souhait, pince-sans-rire. Il y en a tellement que des sites se spécialisent dans le florilège.

Le sérieux quotidien The Independent propose une liste des 30 meilleures blagues sur la drôle d’affaire. Les classiques sur l’ampoule et le bar s’y retrouvent. Du genre : un Anglais, un Écossais et un Irlandais entrent dans un bar. L’Anglais voulait partir, alors les deux autres ont été obligés de le suivre…

Aux écrans

On ne rit pas à tout coup. Le sort du pays de Sa Majesté ne s’améliore pas après la chute dans Years and Years (BBC et HBO). La télésérie dystopique, triste comme la pluie londonienne, dépeint les prochaines décennies toutes proches extrapolées à partir du triomphe du populisme et de la technocratie.

Le téléfilm Brexit : The Uncivil War (Channel 4 et HBO) joue le temps à l’envers en présentant les dessous de la campagne référendaire de 2016 gagnée de justesse par les partisans de la coupure avec le continent unifié. Benedict Cumberbatch incarne Dominic Cummings, directeur de la campagne Vote Leave, qui a utilisé les nouveaux outils numériques et le microciblage pour faire basculer les indécis dans le camp de la rupture.

Quelques pochettes d'œuvres inspirées par l'interminable saga du Brexit.

Quelques documentaires ont déjà tenté de capturer au plus près cette réalité. Au moins deux ont bénéficié de sociofinancement, soit Brexit : The Movie et Postcards from the 48 %, référence à la proportion des Britanniques ayant voté contre la séparation.

Il y a de tout dans le lot, y compris des mèmes à profusion. Les interventions du président de la Chambre, John Bercow, hurlant des rappels au calme (« Order ! Order ! ») à des députés survoltés depuis des mois et des années sont repris en gifs animés. L’honorable Bercow a quitté son siège à l’Halloween.

En Europe

Le créneau compte assez de productions en tous genres pour justifier la page « Brexit in popular culture » de l’encyclopédie en ligne Wikipedia. La liste touffue comprend une pièce de théâtre (My Country, a Work in Progress), deux jeux vidéo situés dans une Angleterre sortie de l’Europe (Not Tonight et Watch Dog : Legion) et même une symphonie disco (The Hustle, de Rhodri Marsden) inspirée des négociations de l’accord de retrait et de sa procédure.

Les Européens s’y mettent eux aussi. Trois exemples en terminant. Dans l’émission satirique allemande Heute-show (sur la chaîne ZDF), l’animateur Oliver Welke caricature férocement Boris Johnson, parfois en chaussette marionnette complètement idiote. Bertrand Cantat, ex-leader du groupe Noir Désir, responsable de la mort de Marie Trintignant, a fait la leçon éthico-politique sur le sujet dans sa chanson L’Angleterre. Ouin.

Trois saltimbanques ont proposé cette semaine The French Brexit Song, chanson de bal musette ironique demandant aux Anglais de remettre aux Français les mots qu’ils leur ont chipés au fil des siècles. « We want our langage back », dit le refrain en envoyant des lignes du genre : « You can’t have la joie de vivre without le français ».

Le mot Brexit, emprunté à l’anglais, y est prononcé une seule fois. What’s in a name ?