Des quotas pour atteindre la parité au théâtre

La pièce «Les fées ont soif» a eu un grand retentissement médiatique en 2018.
Photo: Jean-François Hamelin La pièce «Les fées ont soif» a eu un grand retentissement médiatique en 2018.

Sans quotas, point de salut sur les planches. Les organismes subventionnaires québécois doivent ainsi revoir le système de distribution du financement public pour mettre en place des politiques de quotas paritaires, demande le rapport final du Chantier féministe — un exercice de réflexion sur la place des femmes en théâtre au Québec.

« S’il y a une prise de conscience réelle dans le milieu, le théâtre est encore et toujours une affaire d’hommes. » Le constat est fait par la directrice du théâtre Espace Go, Ginette Noiseux, dans les premières pages d’un document qui en compte 235 et qui vise à transformer une certaine « colère » en actions concrètes. L’objectif ? « Opérer un rattrapage historique » pour « construire la parité » dans le milieu théâtral québécois.

« Tout est là : nous avons les connaissances et les outils pour que les changements s’opèrent », a lancé mardi l’artiste Marie-Ève Milot, du mouvement Femmes pour l’équité en théâtre (FET). « Il faut maintenant que le sentiment d’« empuissancement » [empowerment] s’empare de tout le milieu pour transformer le théâtre québécois en un lieu plus juste. »

Les ateliers menés en avril par quelque 850 participantes et participants — de même que le travail statistique effectué en amont par le Réseau québécois en études féministes et par FET — concluent donc à un besoin de redressement important pour briser ce qu’on appelle le « rideau de verre » : le fait que les scènes québécoises ne font pas assez de place aux femmes, notamment en mise en scène et en écriture.

Aux constats énoncés, « la réponse est politique », ont dit mardi les protagonistes du projet. Au premier rang des interpellés : les gouvernements et les organismes qui subventionnent le milieu du théâtre.

Le rapport demande notamment la mise sur pied de quotas paritaires dans la distribution des fonds publics, tant pour les programmes de soutien aux projets que pour le fonctionnement. « La population est prête à recevoir ces nouvelles réglementations qui vont nécessairement transformer l’offre artistique », affirme-t-on.

On plaide aussi pour que « la présence paritaire femmes-hommes au sein des programmations artistiques soit un critère d’évaluation majeur lors de l’attribution des fonds publics ». Autre point : les fonds disponibles au fonctionnement [qui concernent essentiellement la structure des compagnies] devraient être « attribués en priorité aux compagnies dirigées par des femmes ».

On ne veut pas que les femmes soient financées parce qu’elles sont des femmes. Mais on remarque que, parce qu’elles sont des femmes, elles sont moins financées…

« On ne veut pas que les femmes soient financées parce qu’elles sont des femmes, fait valoir Ginette Noiseux. Mais on remarque que, parce qu’elles sont des femmes, elles sont moins financées… Il y a donc des actions à mener : l’idée n’est pas de ghettoïser la création des femmes, mais de leur donner les moyens » auxquels les hommes ont plus facilement accès.

Selon Mme Noiseux, les « quotas fonctionnent ». « On l’a vu avec Réalisatrices équitables », a-t-elle dit en rappelant les résultats obtenus par le travail de cette organisation auprès de Téléfilm Canada, notamment. « Là où il y en a [des quotas] en faveur des femmes, on voit l’offre s’améliorer. »

Conseils des arts

Le Chantier demande également la création de « comités-conseils féministes » au sein des différents conseils des arts. Une très bonne idée, selon la directrice générale du Conseil québécois du théâtre, Sylvie Jeste — qui accueille avec « enthousiasme » l’essentiel des recommandations. « C’est important que les conseils soient sensibles à ces questions et mettent en place des comités qui auront un regard de vigilance », estime-t-elle.

La suggestion est également bien reçue au Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), qui a financé une partie des travaux du Chantier féministe. « J’accueille cette idée positivement, disait en fin de journée la p.-d.g., Anne-Marie Jean. On fonctionne déjà beaucoup comme ça — on a des comités sur la diversité, les Autochtones, la diffusion… »

En ce qui concerne la recommandation que le financement soit arrimé à des quotas paritaires, Mme Jean répond que « c’est quelque chose que le CALQ va devoir examiner. Ce n’est pas nécessairement la voie que j’emprunterais, mais on va regarder ça ».

Le cabinet de la ministre de la Culture, Nathalie Roy, a lui aussi fait valoir qu’on souhaite « prendre le temps d’étudier les conclusions » du rapport avant de s’engager. « Nous sommes sensibles aux enjeux de représentativité et l’atteinte de la parité dans tous les secteurs est souhaitable, affirme l’attachée de presse de Mme Roy, Brigitte Roussy. Il faut ainsi favoriser l’inclusion et la participation des artistes de tous les groupes, peu importe leur genre ou leur origine. »

Les autres recommandations du rapport concernent à la fois la création d’outils statistiques par les ordres de gouvernement pour suivre l’évolution de la question paritaire, une réforme des prix existants pour que le travail fait par les femmes soit mieux mis en valeur, l’imposition de quotas au sein des écoles de théâtre (tant chez les professeurs que dans le corpus d’oeuvres étudiées), l’utilisation d’un langage « non sexiste » dans les communications des organismes associés au milieu théâtral, etc.

« Ce Chantier a réveillé des choses qui étaient peut-être endormies », a souligné, en marge de la présentation, la directrice du Théâtre du Nouveau Monde, Lorraine Pintal. Ce qui a fait dire à Marie-Ève Milot que le défi sera justement d’éviter une autre mise en veilleuse de la question paritaire. « Il faut s’assurer que ça s’inscrive dans la durée. »

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