«Broue» se fait mousser au musée

La scénographie remarquable de l’exposition nous amène littéralement dans les coulisses de <em>Broue</em>, de la taverne à la salle de maquillage.
Photo: Agence Icône La scénographie remarquable de l’exposition nous amène littéralement dans les coulisses de Broue, de la taverne à la salle de maquillage.

C’est un monde d’hommes d’une autre époque, à l’odeur de Barbasol, d’Aqua Velva et de Brylcreem. Un monde de Tancrède, de Roger, d’Alcide et de Ti-Rat ; d’anonymes chambreurs qui tordent le cou des Molson pour se donner du courage. Des hommes qui tiennent le coup en se gardant pompette, pour paraphraser un vers de l’écrivain Michel Garneau, dont un florilège de ses 60 ans de carrière paraît ces jours-ci à L’Oie de Cravan.

C’est qu’il ne rajeunit pas, le traducteur de Cohen et de Shakespeare, qui a refusé le prix du Gouverneur général (trop canadian) en 1978. À cet âge-là, on tombe malade facilement. Remarquez, déjà en 1979, Garneau était trop mal en point pour écrire une pièce à partir de rien sur la vie de taverne…

Une affaire pour trois gars qui opéraient un théâtre sur la Main avec 25 cennes et deux bières. « On achevait de peindre la toilette et de rentrer la machine à Pepsi et on n’avait pas de texte », résume un certain Michel Côté.

À cette époque, le comédien partageait son temps entre le tournage d’Au clair de la lune, d’André Forcier, les premières coliques de son fils et la préparation d’une pièce qui risquait fort de ne rester qu’une semaine à l’affiche : Broue. Une oeuvre qui allait finalement être écrite par un groupe de scripteurs (notamment Claude Meunier, Louis Saïa, Jean-Pierre Plante et Francine Ruel). Quarante ans et 3322 représentations plus tard, le phénomène théâtral nous revient sous forme d’exposition au Musée de la civilisation, accompagné de photos sur le monde des tavernes signées Alain Chagnon.

Le lieu est brun et blond. Enfin, baigné d’une lumière houblonnée. De petites tables en formica, le genre sur lesquelles les pères ont longtemps tapé du poing en répétant « Écoute ta mère », sont regroupées au centre de la salle où s’ouvre l’exposition, sous un nuage de bouteilles ambrées. Taverne nationale, un bouquin de Dominic Marcil et d’Hector Ruiz, traîne sur l’une des tables. L’exposition Broue. L’homme des tavernes débute ainsi, avec une série de photographies documentaires d’Alain Chagnon.

Photo: Agence Icône

Le génie des 66 clichés se trouve dans leur humanité. Chagnon est à des lieues du « vouèreux » en quête d’un sujet. Son aventure dans le monde des tavernes est photographique à seulement 5 %, peut-on lire sur les murs foncés de la salle où un vitrail rappelle la séparation entre le monde extérieur et le monde intérieur, où on remplit les tables à coups de draft à 10 ¢.

C’est en 1921, avec l’adoption de la Loi sur les boissons alcooliques, que la province devient « l’unique endroit en Amérique du Nord où la prohibition n’a pas force de loi ». La taverne s’avère alors un lieu de socialisation incontournable, notamment pour les travailleurs. « Jusqu’à l’avènement des brasseries, au milieu des années 1960, nul autre débit de boissons alcooliques ne vend de la bière en fût », peut-on lire dans la revue d’histoire Cap-aux-Diamants.

En 1937, le gouvernement Duplessis interdit l’entrée aux femmes, sous prétexte que le lieu est inapproprié. Il en sera ainsi durant plus de 40 ans. Dans le documentaire L’homme des tavernes, réalisé par Pierre Gayraud et Giselle Kirjner en 1973, on peut entendre certaines femmes s’en plaindre, alors que l’écrivain Patrick Straram affirme y voir un lieu de solidarité. Gaston Miron, quant à lui, y diagnostique « un lieu fantasmique de compensation » où le colonisé met en pratique ses « valeurs refuges » et son « peu de responsabilités », au sein d’un environnement où se vit une forme « d’homosexualité latente ».

Si cette dernière remarque de Miron dans le documentaire fait rouler des yeux jusque dans le lobe occipital, le reste de son constat cadre parfaitement avec l’idée de la pièce de 1979 qui donne son nom à l’exposition.

La scénographie remarquable de celle-ci nous amène littéralement dans les coulisses de Broue, de la taverne à la salle de maquillage, rappelant par la bande que la force des 18 personnages joués par le trio formé par Michel Côté, Marcel Gauthier et Marc Messier repose bien plus sur la vulnérabilité que sur le ressort comique.

Claude Meunier, lors de la conférence de presse, résumait le tout ainsi : « Broue, pas de texte, c’est des mimes de gars chauds. » Côté le confirme : « Broue n’aurait pas eu cette vie si les sketchs n’avaient été que des coups de pied dans le cul. »

Brailler dans son bock

La pièce arrive dans le répertoire québécois l’année où les femmes entrent finalement dans les tavernes et où la réalisatrice Paule Baillargeon tourne le classique féministe La cuisine rouge, lequel propose en quelque sorte une fable sur l’envers de la ségrégation cautionnée par la « saoulologie ».

Francine Ruel souligne l’aspect dramatique de certains personnages créés pour la pièce : « Je savais qu’aucun des gars n’écrirait un sketch sur un homme qui pleure à la taverne, même si tout ce que j’entendais, c’était des histoires de gars qui braillent dans leur bière à 10 h du matin. C’est ce que j’ai fait. »

Notons qu’en plus de faire pleurer les buveurs, Ruel a pu faire entrer une femme dans Broue… par la voix de la radio. Un peu comme si la réalité extérieure trouvait une faille pour rejoindre un monde anachronique.

Broue. L’homme des tavernes : phénomène de société et oeuvre culte est présenté jusqu’au 3 janvier 2021 au Musée de la civilisation de Québec.