Les aléas de la métamorphose du Musée d’art contemporain de Montréal

Les employés syndiqués du MAC manifestaient mercredi.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les employés syndiqués du MAC manifestaient mercredi.

Les écueils s’accumulent pour le Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) : le projet d’agrandissement de l’établissement ne pourra être achevé avant 2024, soit deux ans plus tard que la dernière projection. Le report, qui s’ajoute à d’autres dossiers délicats — problème d’entreposage, grève des employés —, aura des répercussions sur la capacité de planification des expositions, avec un « risque réputationnel », estime la direction.

« Ce qu’on discute présentement, c’est hypothétique, mais c’est 2024 ou 2025 pour la réouverture », a indiqué, mercredi en entrevue avec Le Devoir, le directeur des opérations du MAC, Yves Théoret. D’abord prévue pour septembre 2021, la fin des travaux avait déjà été reportée à l’automne 2022.

Le délai qui vient de s’ajouter prolongera donc la période d’instabilité que vit le MAC depuis plusieurs mois. « Il y a des impacts à tous les niveaux, selon John Zeppetelli, directeur général de l’institution. Il y a de l’incertitude à l’intérieur pour les employés et pour la direction. Mais il y a aussi la question de ne pas pouvoir planifier correctement… »

Parce que voilà : l’échéancier demeurant nébuleux, le MAC doit jouer ses cartes prudemment dans un milieu « où on planifie normalement deux ou trois ans d’avance », rappelle M. Zeppetelli.

« Dès le début des discussions avec la Société québécoise des infrastructures [SQI, qui est la gestionnaire du projet], mon point de vue était de dire : est-ce qu’on doit inviter quelqu’un au MAC en 2019 — date à laquelle on devait être en chantier ? Parce qu’on ne peut pas inviter [un gros nom] pour lui dire ensuite que le musée sera fermé, note-t-il. On s’adapte, mais il y a un risque réputationnel, il faut être conscient de ça. »

Quoi faire ?

La direction jongle depuis un moment avec cette question. Suivant la planification initiale des rénovations, le MAC avait préparé son déménagement fin 2018, et fermé ses portes le 21 janvier 2019. Il avait toutefois annoncé dix jours plus tard qu’il devait tout mettre sur la glace, le temps de revoir à la baisse le budget du projet de transformation (aujourd’hui estimé à 51 millions).

Le plan de déménager une partie des activités du musée à la Fonderie Darling fut ainsi promptement annulé. « On s’est reviré de bord, dit John Zeppetelli. On n’avait pas signé de bail : c’est une situation fâcheuse, mais ce n’était pas responsable d’avoir un lieu en location quand on a un musée vide. »

Et que mettre dans ce « musée vide » ? Voilà le défi. M. Zeppetelli donne l’exemple de l’exposition de Rebecca Belmore, qui vient de se terminer. « On avait un trou, il fallait le remplir : on a la possibilité de pouvoir réagir à des enthousiasmes soudains, ce qu’on ne peut normalement faire parce qu’on planifie longtemps d’avance. Mais le désavantage, c’est que dans nos façons de faire et d’élaborer, on ne peut pas planifier et avoir une cohérence dans le temps. »

Le d.-g. « assure que la programmation va rester pertinente et intéressante ». « Mais ce manque de planification à long terme nous rend un peu anxieux », reconnaît-il.

Budget

Le projet d’agrandissement du MAC traîne depuis huit ans et a connu différentes incarnations. Au départ, le conseil d’administration avait approuvé une ébauche qui impliquait la destruction de toute la structure hors terre, qui date de 1992. Une version plus modeste du chantier avait reçu l’aval de Québec en février 2014. Les plans du projet actuel ont été dévoilés en avril 2018.

Les quatre partenaires impliqués (le MAC, la SQI, la Place des Arts et le ministère de la Culture) ont toutefois choisi de repousser le projet quand ils ont constaté qu’il pourrait coûter quelque huit millions de plus que prévu. « On a demandé aux architectes de revenir sur le design pour trouver des solutions plus économiques, expliquait mercredi John Zeppetelli. On a trouvé, et je pense que le projet en est amélioré. »

Sur les 51 millions budgétés, 37,6 millions seront fournis à parts égales par Québec et Ottawa. La Fondation du MAC contribuera à hauteur de 7 millions. Ce qui manque pour compléter le financement « sera partagé également entre les partenaires, dit Yves Théoret. Le provincial et la Fondation ont dit oui, et le fédéral est en examen de notre demande ». « On espère, on prie pour que ça se passe », ajoute le d.-g. Zeppetelli.

Ce n’est qu’après cette approbation que le projet pourra vraiment s’ébranler — M. Théoret pense que les travaux pourraient débuter dans les 18 mois suivants. Entre-temps, le MAC aura eu le temps de déménager deux fois les oeuvres qu’il entrepose sous l’esplanade de la Place des Arts, où des travaux sont en cours.

« Ça a ajouté une complexité au dossier, raconte John Zeppetelli. Il a fallu déménager les oeuvres dans des salles de collection, qui ne peuvent donc plus accueillir le public. C’est un chantier monstre, il a fallu tout emballer… »

Les travaux de l’esplanade se terminent, et une partie des oeuvres pourra dès lors être relogée dans les salles d’entreposage. Mais on les laissera emballées en attendant les travaux d’agrandissement du MAC, qui imposeront de vider à nouveau ces salles.

Grève

Dans l’immédiat, la direction du MAC doit aussi composer avec un conflit de travail : la trentaine d’employés qui sont membres du Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ) ont exercé mercredi une première journée de grève — le mandat en prévoit jusqu’à dix.

Les enjeux de la précarité et de l’absence de sécurité d’emploi sont au coeur du conflit : plus de la moitié de ces employés sont des occasionnels, ce que le syndicat juge injustifiable. L’offre financière, rédigée par le Secrétariat du Conseil du Trésor (5,25 % sur cinq ans), est aussi jugée « famélique ».