Les livres sous le feu de la censure dans les régimes autoritaires

«Le livre existe en exemplaire physique, on ne peut pas le mettre à jour, il n’est pas connecté en ligne, il peut être brûlé, et toute sa force est là», résume le professeur de littérature Duncan White, de l’Université Harvard.
Photo: iStock «Le livre existe en exemplaire physique, on ne peut pas le mettre à jour, il n’est pas connecté en ligne, il peut être brûlé, et toute sa force est là», résume le professeur de littérature Duncan White, de l’Université Harvard.

L’écrivain et l’enseignant sont les nouvelles têtes de Turc de la Turquie.

Le pays a lancé une vaste opération de censure depuis la tentative de coup d’État en 2016. Environ 5800 instituteurs et professeurs ont été congédiés pour leurs supposés liens avec le prédicateur Fethullah Gülen, dont les fidèles sont accusés d’être responsables du putsch raté. English PEN, mère de toutes les associations internationales d’écrivains, a recensé 30 fermetures de maisons d’édition et 80 poursuites engagées contre des auteurs.

Le livre aussi se retrouve du mauvais bord de la cognée. Le ministère de l’Éducation avoue fièrement avoir détruit plus de 301 000 manuels scolaires, le plus souvent pour soupçon de « gülenisme ». Un des ouvrages pour les 11-12 ans retirés proposait un texte de l’auteur James Michener parlant de la Pennsylvanie, État américain où est réfugié M. Gülen depuis 1999. Le livre honni a été réédité sans cet extrait.

Un autre manuel détruit soumettait un exercice de maths allant « entre le point F et le point G ». Les censeurs ont interprété la formule comme un message codé des gülenistes.

Des cas plus ou moins semblables se multiplient aux quatre coins du monde, en Hongrie, au Brésil, en Égypte, aux Philippines. Le groupe armé État islamique, étêté ce week-end avec la mort du calife autoproclamé Abou Bakr al-Baghdadi, a poussé la censure de toutes les formes d’art jusqu’à la destruction nihiliste de collections complètes. Plus de 100 000 manuscrits et livres rares et de la bibliothèque de Mossoul ont subi l’autodafé, la très moyenâgeuse destruction par le feu en signe de pénitence…

En Russie, depuis mars, une loi permet d’emprisonner les auteurs qui « insultent » le gouvernement ou répandent de supposées fausses nouvelles à son sujet. La République populaire de Chine, déjà obsédée de contrôle du Web, a réussi au cours des dernières décennies à éliminer à peu près toutes les librairies, tous les livres et tous les auteurs qui sortent de la stricte obédience au régime. Le Parti communiste omnipotent a repris la mainmise totale sur le secteur de l’édition depuis 2017. Les éditeurs de Hong Kong ont aussi été pourchassés et emprisonnés.

Le livre en danger, le livre comme danger

« Que des régimes autoritaires tentent de contrôler la culture n’est pas étonnant. Ce qui est surprenant par contre, c’est qu’ils s’attaquent encore au livre », commente le professeur de littérature Duncan White, de l’Université Harvard, en fournissant lui-même plusieurs de ces exemples. « On pense qu’ils devraient se contenter de contrôler le Web, les réseaux sociaux et les réseaux d’information continue. Alors pourquoi s’en font-ils avec les livres ? »

La réponse lui semble évidente : à l’ère du tout-numérique, pour la diffusion comme pour la surveillance, le livre conserve sa valeur grâce à ses caractéristiques de base.

« Le livre existe en exemplaire physique, on ne peut pas le mettre à jour, il n’est pas connecté en ligne, il peut être brûlé, et toute sa force est là, résume le professeur. La Chine pousse très, très loin les moyens de surveillance de ses citoyens par le Web, mais elle ne peut contrôler un livre échangé [sous le mateau], comme un samizdat au temps de l’Union soviétique. »

L’ironie, c’est qu’en voulant censurer la littérature, les régimes autoritaires et totalitaires lui fournissent un attrait supplémentaire. Quand l’Union soviétique a voulu cacher la vérité sur le goulag, censurer Soljenitsyne a eu l’effet contraire. La littérature possède ce pouvoir.

La comparaison n’est pas innocente de la part du spécialiste des littératures américaine, britannique et russe des XIXe et XXe siècles. Duncan White vient de publier Cold Warriors (HarperCollins) sur la censure et la propagande des blocs antagonistes au temps de la guerre froide.

Le sujet lui a fait prendre conscience de la persistance de la traque aux ouvrages. Il a ainsi publié au début du mois, dans le New York Times, un texte au titre éloquent désignant le livre comme « pire crainte » des régimes autoritaires. L’observation est particulièrement troublante en ce qui concerne les nouvelles, romans, poèmes et force une question encore plus dérangeante : pourquoi la fiction fait-elle si peur ?

« La fiction propose un autre récit possible, répond le spécialiste. Les régimes autoritaires n’en veulent pas. Ils veulent raconter leur propre histoire et contrôler le récit. En plus, la fiction parle de complexité, d’empathie. Elle peut servir à communiquer des idées complexes que les gens peuvent comprendre. »

La littérature et son double

La monstruosité liberticide et assassine des grands procès de Moscou des années 1930 a en partie été révélée par le roman Darkness at Noon, d’Arthur Koestler. Le Parti communiste français a tenté de faire interdire la publication de la traduction (Le zéro et l’infini) en 1945 avant d’acheter un maximum d’exemplaires pour les détruire.

D’autres auteurs de dystopies ont aussi compris cette force du livre en plaçant au centre de leur récit des ouvrages racontant d’autres histoires possibles et des écrivains. C’est le cas pour 1984 comme pour The Handmaid’s Tale et sa récente suite, The Testaments, qui a valu le prix Booker à Margaret Atwood.

« L’ironie, c’est qu’en voulant censurer la littérature, les régimes autoritaires et totalitaires lui fournissent un attrait supplémentaire, commente le professeur en fournissant un autre exemple. Quand l’Union soviétique a voulu cacher la vérité sur le goulag, censurer Soljenitsyne a eu l’effet contraire. La littérature possède ce pouvoir. »

Encore faut-il la reconnaître et la soutenir. Reporters sans frontières a recensé 80 meurtres de journalistes et près de 350 travailleurs de l’information en détention dans le monde en 2018. Le meurtre planifié par l’Arabie saoudite du journaliste Jamal Khashoggi n’a entraîné aucune sanction du régime théocratique.

« L’objectif est d’intimider la communauté journalistique et littéraire, dit Duncan White. C’est pourquoi il est si désolant que les États-Unis n’aient pas fermement condamné le meurtre de Khashoggi. »

Le président Donald Trump a déjà avoué qu’il n’avait pas le temps de lire des livres, tout en recommandant la lecture de certains essais faisant son éloge. Dans Fahrenheit 451, le romancier Ray Bradbury fait dire à un de ses personnages qu’il y a des crimes pires que de brûler des livres et que « l’un d’entre eux est de ne pas les lire ».

« Des bibliothèques ferment et l’accès aux livres demeure un problème partout dans le monde, conclut le professeur de littérature de Harvard. La censure se poursuit par exemple aux États-Unis, avec l’accès aux livres dans les prisons ou dans l’exclusion de certains ouvrages des programmes scolaires. »

À chacun sa tête de Turc…