Musée d’art contemporain de Montréal: dialogues esthétiques

André Lavoie Collaboration spéciale
Des travaux de réfection sur l’esplanade de la Place des Arts forcent le Musée d’art contemporain de Montréal à déplacer une partie de ses collections.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Des travaux de réfection sur l’esplanade de la Place des Arts forcent le Musée d’art contemporain de Montréal à déplacer une partie de ses collections.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

C'est un mal pour un bien, diront certains. Les importants projets d’agrandissements du Musée d’art contemporain de Montréal (MACM), annoncés en grande pompe en 2014, et qui signifient une fermeture partielle du vénérable établissement du Quartier des spectacles, forcent tout le personnel à demeurer… en alerte. Avec à l’horizon des travaux d’abord prévus cette année, ensuite à l’automne 2020, le MACM a maintenant plus d’un an devant lui pour imaginer de nouvelles expositions dans cet espace inauguré en 1992.

Même dans ce climat d’incertitude, « c’est toujours un plaisir de concevoir des expositions dans ce musée », affirme Mark Lanctôt, conservateur au MACM et commissaire de deux nouvelles expositions élaborées « dans un contexte où les délais sont très serrés et avec un accès limité à notre collection ». Des limites qui ne s’expliquent pas seulement par la perspective de ce grand dérangement, mais qui sont aussi provoquées par des travaux de réfection sur l’esplanade de la Place des Arts, forçant le MACM à déplacer une partie de ses collections depuis longtemps entreposées sous les salles d’exposition.

M. Lanctôt avait tout de même accès à « énormément d’œuvres, particulièrement des peintures et des dessins », ce qui lui a permis d’imaginer des dialogues esthétiques entre deux artistes dans un même espace, ou plusieurs unis par une même décennie pour permettre aux visiteurs d’aujourd’hui de plonger dans le passé récent de l’art pictural québécois.

Face à face Jacob-Tousignant

À partir du 31 octobre, les œuvres de deux créateurs issus de générations différentes vont dialoguer, et surtout « nous permettre de mieux prendre conscience de notre position de spectateur », précise le commissaire. L’exposition Je vois ce que tu regardes rassemble le travail de Luis Jacob, né à Lima, au Pérou, en 1971 et établi à Toronto, avec celui de Serge Tousignant, Montréalais né en 1942. Cet assemblage inédit a d’abord pris forme au moment de la grande rétrospective Françoise Sullivan en 2018. « Une des pièces de Luis Jacob issues de notre collection y avait été présentée, et je me demandais si je pouvais m’en servir comme point de départ pour une autre exposition. Dans les œuvres de Jacob comme dans celles de Tousignant, il y a de nombreux rappels formels à la géométrie, aux cubes et aux carrés. Sans compter que Tousignant est l’un des artistes les mieux collectionnés du musée. »

 
Photo: Richard-Max Tremblay «Gémination», Serge Tousignant (1967)

Les visiteurs pourront ainsi découvrir Album X, une création de 2010 comportant 80 planches où dominent formes, couleurs et lieux que Luis Jacob refuse de contextualiser de manière précise, autant d’images dont l’esthétique agira comme un miroir sur les sculptures en acier peint et en inox poli de Serge Tousignant, toutes élaborées dans les années 1960. Celles-ci évoquent tout autant des propositions de mobilier pour maisons modernes que des maquettes de pavillons pour Expo 67.

Les années 1980 : le retour

Autre décennie importante, celle-là croulant souvent sous les clichés et les artefacts couleurs pastel, les années 1980 feront un retour au MACM, pour le plus grand bonheur de Mark Lanctôt. Car selon le commissaire, choisir cette époque, c’est d’abord faire comprendre à certains que « l’histoire culturelle du Québec ne s’arrête pas en 1975 ». Dans ses nombreuses visites d’ateliers, il a réalisé à quel point plusieurs jeunes artistes « s’intéressent au style décoratif, à la peinture figurative, et posent un regard nouveau sur les pratiques des années 1980 ». D’où l’idée de voir tout cela « en vrai, dans un même lieu ».

 
Photo: Collection du Musée d’art contemporain de Montréal Dans les œuvres de Luis Jacob comme dans celles de Serge Tousignant, il y a de nombreux rappels formels à la géométrie, aux cubes et  aux carrés. «Album X», Luis Jacob (2010)

C’est ainsi que s’est élaborée Peindre la nature avec un miroir, une autre belle occasion de mettre en valeur des œuvres acquises par le MACM et pour la première fois exposées dès le 17 décembre. Il ne s’agit pas ici de présenter « de manière détaillée chaque balbutiement de cette époque », mais de célébrer des démarches picturales « où la figuration côtoie l’abstraction » et qui empruntent autant « à la culture populaire qu’à la mythologie ». Quelque 22 artistes vont ainsi se côtoyer par toiles interposées, dont Betty Goodwin, Sylvie Bouchard, François Morelli, Wanda Koop et Ron Moppett, dont l’un des tableaux a également servi d’inspiration pour le titre de ce regard panoramique sur une décennie haute en couleur.

Pour Mark Lanctôt, l’occasion est belle de déconstruire certains clichés, « de redécouvrir la pertinence de certaines démarches », et de le faire grâce à des œuvres « impossibles à voir sur le Web, peu diffusées et rarement contextualisées ». Voilà tout ce que font, fort bien et depuis longtemps, les musées : suffit de s’y rendre.

Je vois ce que tu regardes

Au Musée d’art contemporain de Montréal, du 31 octobre 2019 au 5 janvier 2020