Martin Petit plaide pour une meilleure répartition de la culpabilité collective

Ce qu’affirme un humoriste sur scène ne témoigne pas forcément de sa véritable opinion sur un sujet, dit Petit.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Ce qu’affirme un humoriste sur scène ne témoigne pas forcément de sa véritable opinion sur un sujet, dit Petit.

Un spectacle qui « s’attaque à toutes les tentations de censure de notre époque », proclame la description de la quatrième tournée en solo de Martin Petit, Pyroman. De quoi craindre que l’humoriste ait lui aussi grossi les rangs nombreux de ceux selon qui « on ne peut plus rien dire ».

Une crainte qui s’avérera non fondée. « C’est pas vrai qu’on ne peut plus rien dire, la preuve c’est que le stand-up continue de fleurir plus que jamais au Québec », observe le copropriétaire du Bordel Comédie Club et créateur des cinq saisons de la série Les pêcheurs, dont le précédent tour de piste, Le micro de feu, remonte à 2010.

S’il est encore possible d’aller loin, le vétéran dit néanmoins voir poindre « à gauche, à droite, au centre, des groupes qui aimeraient que l’on cesse de faire des blagues sur certains sujets ».

Exemple fictif de son cru. « Dès la première réunion d’un groupe d’obèses, c’est sûr que ça va dire : “Est-ce qu’on peut demander aux humoristes d’arrêter de faire des jokes sur les obèses, ça nous blesse.” Et puis là, ça commence à envoyer des courriels. Ce sont tous des gens qui sont bien intentionnés et la majorité des commentaires partent d’un agacement que je comprends totalement. Mais quotidiennement [pour un humoriste], ça peut être lourd. »

À moins, bien sûr, que vous choisissiez d’envisager ce « terrain miné » comme le plus stimulant des planchers de danse. « C’est la colonne vertébrale de mon show : comment naviguer à travers ces tentatives de censure qui, souvent, sont subtiles, intériorisées, désincarnées. Et j’adore ça ! C’est la meilleure période pour faire de l’humour. »

Pas de quoi se plaindre, donc, si ce n’était ce coefficient de difficulté qui, pour un humoriste, augmente d’année en année. Le jeune quinquagénaire, révélé en 1991 aux auditions Juste pour rire, se remémore trois jours de promotion partagés à ses débuts avec Yvon Deschamps.

« Il m’avait dit à quel point c’est plus dur en vieillissant. Man ! Je m’imaginais pas que ça pouvait être plus dur que ce que je vivais à ce moment-là. En vieillissant, c’est plus facile d’écrire, mais c’est moins facile d’étonner. À mes débuts, Yvon faisait son meilleur matériel à vie et les gens applaudissaient poliment. Nous autres [la relève], on faisait un numéro ordinaire et parce que les gens avaient zéro attente, les gens se levaient. »

En haut ou en bas ?

Dans une entrevue accordée à Larry King en 1990 ayant récemment refait surface sur les réseaux sociaux, le vénérable George Carlin plaide qu’un humoriste devrait par définition « puncher up » (s’en prendre à plus puissant que lui), plutôt que de « puncher down » (humilier quelqu’un de vulnérable).

Un principe général auquel Martin Petit adhère, à une nuance près, précise-t-il, lorsqu’on le ramène à son exemple précédent (celui de ce lobby fictif de personnes obèses). « Moi, jamais je ne vais rire de quelqu’un parce qu’il est gros, mais je vais m’obstiner avec un gros qui me dit que je n’ai pas le droit. »

L’ex-Bizarroïdes rappelle que ce qu’affirme un humoriste sur scène ne témoigne pas forcément de sa véritable opinion sur un sujet. Dans sa plus récente livraison Netflix, Dave Chappelle déclare qu’il ne croit pas les victimes alléguées de Michael Jackson, un passage parmi plusieurs lui ayant valu de vives critiques.

Je n’ai jamais vu dans les médias le propriétaire d’une raffinerie dire : “C’est pas facile ces temps-ci, on sait que c’est nous qui polluons la planète, faque on dort pas­­­­”. Mais mes enfants, eux, angoissent pour des bouteilles d’eau.

 

« Il niaise quand il dit ça, s’exclame Petit. Il fait exprès. C’est une des choses que tu peux faire en humour : aller volontairement dans le sens contraire juste pour créer une réaction. Sugar Sammy le fait très bien avec ses jokes sur les souverainistes. Il me choque dans mes réflexes souverainistes, mais je ne vais pas me fâcher pour vrai contre Sugar Sammy. Je trouve qu’il est utile quand il fait ça. »

Après l’école

Ce matin-là, à la radio, le journaliste François Cardinal parle de son livre sur les cancres. L’importance de l’école, son rôle décisif dans une trajectoire professionnelle et personnelle, voilà aussi un de ces consensus que Martin Petit soumet à la lumière — au feu ? — de son insolence dans Pyroman.

« Je ris du fait qu’on est convaincu que le décrochage, c’est la pire affaire, ou que l’école, c’est déterminant pour tout le monde. Mon école secondaire le répète beaucoup trop que je suis allé là, comme s’ils avaient à voir avec ce que je suis devenu, alors que je me suis fait chier pendant cinq ans à entendre que je ne ferais rien de ma vie. »

Il chasse rapidement cette petite irritation. « Je ne suis pas contre l’école, évidemment, mais on est tombé dans une mécanique où les écoles réfléchissent comme des compagnies. Ils valorisent plus la réputation de l’école que l’apprentissage des enfants. Pour moi, le plus grand drame, c’est de finir son secondaire et, comme moi, de ne pas encore savoir c’est quoi tes passions. »

À la défense de la classe moyenne

Non, Martin Petit ne participe pas à la présente campagne électorale fédérale, bien qu’il affirme, à l’instar de bien des candidats, avoir à cœur le sort de la classe moyenne, « ces bonnes personnes qui ne sont pas dans une logique d’accumulation de richesses », contrairement à bien des décideurs, aux « traits épeurants et narcissiques ».

Qui, pourtant, se sent responsable du mauvais sort du globe ? « Je n’ai jamais vu dans les médias le propriétaire d’une raffinerie dire : “C’est pas facile ces temps-ci, on sait que c’est nous qui polluons la planète, faque on dort pas­­­­”. Mais mes enfants, eux, angoissent pour des bouteilles d’eau. On plante des arbres quand on va à Cuba ! Il y a une mauvaise répartition de la richesse dans le monde ET une mauvaise répartition de l’angoisse. Et pendant qu’on angoisse, on n’est pas en train de se fâcher. »

Parlant de culpabilité, Martin Petit entend donner quelques-uns des livres de sa bibliothèque à la fin de chacune des représentations de Pyroman, afin de se délester de la petite honte de ne pas les avoir lus, et vivre dans l’illusion que quelqu’un d’autre le fera. Nous quittons l’entrevue avec un exemplaire du tome 3 de l’Histoire des Indiens du Haut et du Bas-Canada (Leméac, 1974) de Bernard Assiniwi. « T’es mieux de le lire, parce que la prochaine fois qu’on va se croiser, je vais te quizzer. »

Pyroman

De Martin Petit. À l’Olympia, les 15, 18, 19 octobre. En tournée partout au Québec.