Emmener Google au théâtre, et vice versa

En tapant sur Google «spectacle de danse à Montréal jeudi soir», même le «Carmina Burana» des Grands Ballets n’apparaît pas dans les résultats de la recherche.
Photo: Sasha Oonyshchenko En tapant sur Google «spectacle de danse à Montréal jeudi soir», même le «Carmina Burana» des Grands Ballets n’apparaît pas dans les résultats de la recherche.

En arts vivants, il y a urgence en la donnée. Ceux-ci ont en effet un grand retard à fournir des données liées ouvertes, celles-là mêmes qui permettent la géolocalisation des spectacles, mais aussi leur découvrabilité, et qui permettront très bientôt leur intégration à l’intelligence artificielle.

Essayez pour voir. Sur votre cellulaire, demandez à Google de vous proposer un spectacle pas loin de chez vous, comme si l’envie de sortir vous prenait là là, maintenant. Dans quelque ville que vous soyez — même planté au Quartier des spectacles —, les résultats risquent de vous dérouter plus que de vous aider.

Si vous êtes chanceux, vous aurez une ou deux adresses de salle de spectacle de théâtre — pas la programmation… — et probablement pas les plus près. Peut-être une foire automobile (un show d’autos…), un bar de strip-tease si vous cherchiez de la danse. Alors qu’une même recherche sur des restos, des gyms ou des films vous offrira du choix à quelques pas, ce n’est pas Google qui vous sortira au théâtre ce soir.

« Si je fais une recherche actuellement sur un spectacle précis et que je ne trouve rien, ce n’est pas que le show n’existe pas. Mais ça veut probablement dire qu’il manque de données sur ce show. En arts vivants, on a déjà manqué le bateau de la géolocalisation, et il faut qu’on se rattrape », indique Frédéric Julien, directeur recherche et développement à l’Association canadienne des organismes artistiques (CAPACOA). Et l’intelligence artificielle (IA), qui s’en vient, changera encore davantage les règles du jeu.

L’intelligence des machines, rappelle M. Julien, se développe à partir d’une tonne de données, d’où elle bâtit sa compréhension d’un domaine de connaissance. « Si on fournit à l’IA une donnée incomplète, ça teinte sa compréhension. Actuellement, pour Google, TicketMaster et Evenko sont à peu près les seuls à fournir de l’information sur les spectacles. C’est loin de représenter toute la diversité des arts de la scène », qui vont de la danse au conte, en passant par le théâtre ou la performance.

Dans d’autres industries culturelles, on compose avec un objet physique ou un objet numérique qui semblent de prime abord plus naturels à modéliser sous forme de données que cet intangible qu’est le spectacle

« Si on laisse les intérêts commerciaux définir les façons de représenter le spectacle sous forme de données, ils vont se tourner vers ce qui est populaire, ce qui existe en plus grande quantité et qui se trouve déjà sous forme de données. » Bref, les arts vivants ont intérêt à courser, car « ils risquent de se réveiller bientôt devant une pente à monter beaucoup trop raide. »

La CAPACOA a lancé récemment le très technique rapport Lier l’avenir numérique des arts de la scène. Comment mobiliser les synergies de la chaîne de valeur, qui prépare le terrain pour l’étape de prototypage et de développement, tout en axant la future campagne de littératie numérique pour le secteur des arts. L’objectif pratico-pratique serait d’arriver, idéalement d’ici cinq ans, à forger une base de connaissance assez efficace pour contrer celles des géants du web, et qui respecte la diversité des spectacles.

Même une approche pancanadienne est insuffisante. « Pour que les données soient agrégées en base assez lourde pour être efficace, il faut pratiquement un travail international. » La CAPACOA travaille avec la Suisse et la Belgique ; même les États-Unis ont du retard en données ouvertes en arts vivants. « Mais il ne faut pas attendre, et continuer à modéliser avec des partenaires internationaux, et tout de suite commencer à fournir des informations aux machines », estime M. Julien, qui reste optimiste. « Les solutions de grande envergure sont à notre portée. La tâche demeure énorme », et aurait besoin, à vue de nez, d’un 10 à 12 millions d’investissement au pays pour se poursuivre.

Modéliser l’art mouvant

C’est la nature même du spectacle, par essence événementiel et évanescent, souvent donné dans un lieu précis et restreint, qui explique le retard pris par le secteur. « Dans d’autres industries culturelles, on compose avec un objet physique (livre, disque) ou un objet numérique (chanson, film) qui semblent de prime abord plus naturels à modéliser sous forme de données que cet intangible qu’est le spectacle », indique M. Julien.

« Souvent, en culture, c’est l’aspect commercial qui a motivé l’entrée dans le web de données, comme la possibilité de vendre de la musique ou des livres numériques. Le secteur du spectacle n’est pas copiable numériquement ; l’intérêt commercial y est moins moteur. Et tout effort de modélisation sous forme de données est excessivement compliqué ; beaucoup plus qu’on se l’imagine. »

Autre problème : le spectacle, même à grand déploiement, est toujours à petite échelle, se donnant, forcément, dans une salle à la fois, comparativement aux sorties, mondiales ou même locales de film, musique ou livre. « Il existe parfois de la donnée sur le spectacle, mais en silo. Et pour que les données soient efficaces, il faut passer à grande échelle », aussi pour faire poids dans les moteurs de recherche, qui préfèrent la grappe de données à l’unique information très pertinente.

« Aucun organisme artistique ne peut espérer agréger ça tout seul. Même si une compagnie veut que ses spectacles soient trouvables, découvrables, ce n’est pas si simple. Les travailleurs du secteur sont déjà sujets à d’énormes pressions, et oeuvrent avec des ressources insuffisantes. Il faut donc minimiser les interventions que les compagnies et les organismes doivent faire. La meilleure solution, c’est d’identifier des processus qui existent déjà, et qui peuvent générer de la donnée. »

Comme les contrats de l’Union des artistes, par exemple, qui, liés à une application, pourraient automatiquement fournir en amont des informations sur un spectacle en création. La CAPACOA travaille déjà avec La culture crée, et avec RIDEAU, autour de son Scène Pro, par exemple, qui permet la réutilisation des données à travers l’inscription des organismes à des vitrines (showcases), des événements ou des programmations.

« Le chemin déjà accompli est important », conclut le chercheur, qui rappelle que l’investissement ne touche pas seulement les arts, mais servirait aussi à rendre les villes plus intelligentes, en incluant les spectacles qui s’y donnent dans les données ouvertes. « Beaucoup reste encore à faire, et c’est urgent. »