Les priorités d'Ingrid St-Pierre

Ingrid St-Pierre est une chanteuse sympathique et empathique, jusqu'à l'osmose. On sent ce qu'elle sent.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Ingrid St-Pierre est une chanteuse sympathique et empathique, jusqu'à l'osmose. On sent ce qu'elle sent.

C'est bigrement important pour Ingrid St-Pierre, une première montréalaise à l'Outremont, mais il n'y a pas que ça dans la vie. Son fils, nous informe la maman, a « dormi douze heures » en ce jeudi forcément mémorable. Ça compte, ça aussi. Douze fois plutôt qu'une. Priorités à la bonne place, c'est beaucoup ça, Ingrid. La vie avant les chansons, et puis ensuite la vie dans les chansons.

Dans 63 rue Leman, bel exemple proposé en milieu de première partie, elle décrit une maison vide, ou plus exactement une maison vidée, au moment où le vieux monsieur qui l'habitait la quitte parce que sa compagne est partie avant lui. Dans sa présentation, elle nomme le monsieur, comme pour nous rappeler l'ordre naturel des choses : l'extrapolation en rimes commence toujours pour elle par une émotion ressentie.

Cela s'entend. Encore faut-il prêter l'oreille. Sur la scène du vénérable Outremont (qui célèbre ses 90 ans, ça compte 90 fois plutôt qu'une), Ingrid chante comme elle écrit, raconte et décrit : délicatement. À fleur de mots. Effleurant son grand piano de notes qui dansent tout autour du propos. Discrétion tactile. Voix parfois chuchotée. Il faut bien écouter. La récompense est grande : il y a tant de justesse dans les détails de ses histoires qu'on s'y reconnaît. Même quand ça ne nous concerne pas. Ingrid St-Pierre est une chanteuse sympathique et empathique, jusqu'à l'osmose. On sent ce qu'elle sent. Quand elle donne Les épousailles, toute seule à l'avant de la scène, sans micro, avec un ukulélé pas trop maîtrisé, on assume avec elle le risque. Mine de rien, c'est le public qu'elle épouse, et qui l'épouse.

Proximité et complicités

Quand elle offre Ficelles, en ouverture de la deuxième partie, évocation tendre des « souvenirs qui s'étiolent » pour sa grand-mère sur le chemin inexorable de l'alzheimer, on a tous des fils à rattacher. On ne s'étonne même pas quand elle invite Dany Placard à chanter et à jouer La lumineuse avec elle : Ingrid a autant en commun avec le grand barbu qu'avec nous. Les deux ont des enfants, les deux sont amis d'amour. À partir de là, on peut tout partager.

L'authentique histoire d'amour de malades chroniques dans un CHSLD qui est à la base de la magnifique chanson intitulée Les amoureux scaphandres pourrait sembler trop extraordinaire pour émouvoir des gens qui ne l'ont pas vécue, mais c'est précisément le contraire qui se passe. La capacité de toucher au cœur est si palpable chez Ingrid St-Pierre que chaque spectateur aurait envie d'atteindre ce degré d'absolu dans une relation. Elle les chante et, les chantant, nous exalte.

Tous les moments de proximité sont saisis et chéris dans ce spectacle. S'il y a au programme une toute nouvelle chanson créée en collaboration avec Frannie Holder, ça permet d'abord aux amies de chanter ensemble en harmonie. La priorité est toujours le lien entre les humains, c'est manifeste jusque dans les présentations des musiciens et des techniciens. On les aime comme elle les aime : son affection est à ce point contagieuse. Oui, ce spectacle fait du bien. Beaucoup de bien. Je vous souhaite, où que vous trouviez Ingrid St-Pierre durant sa tournée, une soirée aussi bienveillante que la nôtre.