Plaidoyer d’une linguiste qui n’a pas peur des mots

Anne-Marie Beaudoin-Bégin se définit comme une linguiste insolente.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Anne-Marie Beaudoin-Bégin se définit comme une linguiste insolente.

Il fut un temps où le mot « langue » prenait tout son sens. C’était l’époque, avant la Révolution française, où la langue orale primait la langue écrite, et où l’usage était roi. Loin de vouloir revenir à ces temps d’avant l’instruction publique obligatoire, Anne-Marie Beaudoin-Bégin, « l’insolente linguiste », comme elle se désigne elle-même, suggère un peu plus de souplesse avec le français écrit.

Elle publie ces jours-ci La langue racontée, le dernier d’une série de trois livres sur la langue publiés aux Éditions Somme toute. Elle y poursuit son analyse de l’évolution de la langue française, au-delà des normes édictées par les autorités langagières. Elle insiste cependant en entrevue : « Il y a des gens qui pensent que je dis toujours que tout est permis, dit-elle. Je dis simplement que parfois l’usage ne se reconnaît plus dans la forme. »

Plongeant dans les origines de la langue française, elle démontre que l’usage a longtemps dicté la forme. Au XVIIe siècle, c’est la langue parlée à la cour, et non la langue écrite, qui dictait cette forme. « C’est donc dire que les écrivains du XVIIe siècle doivent copier les usages oraux dans leur écrit, car la norme est dite avant d’être écrite », écrit-elle. À cette époque, « tous les écrivains, tous les hommes (sic) cultivés font des fautes, de grosses fautes même, et n’en sont pas gênés », écrit André Chervel à ce sujet. Quelques siècles plus tard, à l’heure des commentaires Facebook et des SMS tous azimuts, il semble que l’usage reprend du galon, et on ne s’étonne plus de lire des textes comportant des phrases sans point ou encore, à la limite, à l’orthographe purement phonétique, comme dans « Cpo pcq jai po mis dapostrophe que je ne suis pas capable d’en mettre », cite la linguiste.

D’ailleurs, Anne-Marie Beaudoin-Bégin va jusqu’à relever que le point après un oui, en langue numérique, exprime désormais l’agacement, le mécontentement, voire la colère. Encore là, la disparition de certains signes de ponctuation s’explique. « L’usage est parfois stimulé par un simple besoin physique, comme dans le temps où la principale fonction des téléphones cellulaires était de téléphoner, et, pour envoyer un texto, il fallait appuyer à plusieurs reprises sur les chiffres du clavier. Les apostrophes et les autres signes diacritiques étant ainsi difficiles d’accès, plusieurs se sont mis à écrire “c”, au lieu de “c’est”, “ca” ou “sa” au lieu de “ça”, etc. On pourrait croire qu’étant donné le fait que maintenant, on a de meilleurs outils — les cellulaires sont aujourd’hui dotés d’un clavier en bonne et due forme — ces raccourcis ne sont plus nécessaires. Il semble cependant qu’on les ait conservés », écrit-elle.

Communication instantanée

Ce qui est absolument révolutionnaire aujourd’hui, grâce aux télécommunications, c’est qu’on utilise l’écrit comme mode de communication instantané. « On n’a jamais tant écrit », dit-elle. Même les lettrés écrivent plus qu’avant. On écrit des commentaires, des blogues. Même ceux qui n’écrivaient pas écrivent. On voit qu’il y a des gens qui ne maîtrisent pas les règles », constate-t-elle. Dans ce contexte, les normes de français peuvent être « très discriminatoires », dit-elle.

À ce chapitre, l’histoire de la langue française, connue pour être de maîtrise difficile, est éloquente. Au moment de la Révolution française, le français est la langue de prestige par excellence. Et, paradoxalement, « c’est à ce prestige qu’on a voulu goûter », et c’est ce prestige qu’on a voulu faire goûter au peuple, ajoute-t-elle.

Selon Mme Beaudoin-Bégin, c’est à cette époque qu’on aurait dû simplifier le français écrit pour le rendre plus accessible à tous. « C’était le temps de simplifier les règles, de les rendre plus conviviales, de se débarrasser des illogismes et des exceptions. Avant que tout le monde ne sache écrire. Avant que tout le monde n’ait souffert pour les apprendre et qu’il ne se crée des groupes de soutien à l’accent circonflexe. Mais les hommes responsables de la création et de l’élaboration des règles du français ne l’ont pas fait. » L’écart entre les classes demeure. « Savoir écrire avait jadis été un signe social distinctif. Si tout le monde apprend maintenant à écrire, il faut un autre signe de clivage social : savoir bien écrire. »

Au fil des ans, la maîtrise du français écrit serait devenue une sorte d’attestation d’études scolaires, plutôt qu’un outil efficace de communication. « Depuis que le français est devenu une matière scolaire, on l’a décrit comme un objet scolaire. On en a parlé comme d’une matière fermée, qu’il faut maîtriser sous la menace du crayon rouge. »

« Il est trop tard, à mon avis, pour changer les règles. Mais peut-être pourrait-on changer l’attitude par rapport aux règles ? » avance-t-elle.

Sans faute

Certaines expressions considérées comme fautives ont en fait des origines très anciennes. L’usage du « mais que », pour dire « quand », utilisé dans certaines régions québécoises, nous vient de l’époque où la conjonction « mais » pouvait avoir une connotation temporelle, comme dans « jamais », ou « désormais ». Quant à la prononciation « soucisses routies » pour « saucisses rôties », qu’on entend aussi dans certaines régions québécoises, elle proviendrait d’une dispute entre les gens dits « ouistes » et « non-ouistes » survenue aux XVIe et XVIIe siècles, au moment du passage du latin au français.

La langue racontée: s’approprier l’histoire du français

Anne-Marie Beaudoin-Bégin, Somme toute, Montréal, 2019, 150 pages