Le poids inégal de la culture et des médias

De gauche à droite: Monique Pauzé (Bloc québécois), Chu Ahn Pham (Nouveau Parti démocratique), Pablo Rodriguez (Parti libéral du Canada), Gérard Deltell (Parti conservateur) et Pierre Nantel (Parti vert).
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir De gauche à droite: Monique Pauzé (Bloc québécois), Chu Ahn Pham (Nouveau Parti démocratique), Pablo Rodriguez (Parti libéral du Canada), Gérard Deltell (Parti conservateur) et Pierre Nantel (Parti vert).

À quel point les besoins des milieux culturels et médiatiques gagnent-ils à être pensés ensemble pour peser plus lourd dans l’oeil politique ? La question s’est posée cruellement mercredi lors du Grand débat sur la culture et les médias, qui visait à entendre les positions de chacun des partis politiques sur les enjeux jugés cruciaux par les milieux.

Une question qui a émergé d’abord en creux, puis dans les discussions hors micro, et qui a finalement surgi lors d’interventions impromptues interrompant le cours prévu des choses, au fur et à mesure que s’accentuait l’inégalité devant la prédominance des discours et des préoccupations des industries, gros acteurs culturels et médias, au détriment de la parole et des enjeux des créateurs, des artistes et de leur regroupement.

« C’est vrai qu’on n’a pas parlé des arts vivants, de théâtre, de danse, de peinture et de patrimoine » a admis le ministre du Patrimoine canadien Pablo Rodriguez, en toute fin de journée, et seulement après que Geoffrey Gaguère, du Conseil québécois du théâtre eut interrompu quelques minutes le débat politique pour ramener l’attention sur les besoins des créateurs.

Le ministre s’est retrouvé lors du débat politique sur la défensive, critiqué par ses adversaires sur l’inaction — de la lenteur nécessaire, dirait-il plutôt — des libéraux par rapport à l’encadrement des géants du Web (GAFA). M. Rodriguez s’est engagé à suivre tout de suite les recommandations du rapport final du groupe d’examen de la législation en matière de radiodiffusion et de télécommunications, en janvier, soulignant « qu’il faut que tout le monde contribue à notre culture », que « c’est fini les passe-droits » et « qu’on va légiférer », en visant les géants du Web.Trop peu trop tard, selon ses adversaires.

« C’est qu’il y a un éléphant dans la pièce », a tempéré l’animatrice de la journée, Catherine Perrin, parlant de la nécessité d’établir une équité fiscale et réglementaire applicable aux GAFA, ou d’exiger des quotas de contenus québécois, ou de réviser la Loi sur le droit d’auteur et celle sur la radiodiffusion. Car « il y a urgence. Il y a une captation de l’argent par les géants du Web, qui crée un problème de financement, un problème sur lequel tous les intervenants des tables rondes [celle sur l’avenir de la culture et celle sur l’avenir des médias] s’entendaient cet après-midi », a résumé l’animatrice.

Il y a une captation de l’argent par les géants du Web, qui crée un problème de financement, un problème sur lequel tous les intervenants des tables rondes [celle sur l’avenir de la culture et celle sur l’avenir des médias] s’entendaient cet après-midi

Ces tables rondes, certes unanimes, souffraient toutefois d’un manque de représentativité criant de plusieurs acteurs culturels importants. Les représentants des milieux du livre, du théâtre et de la danse étaient absents, et peu d’artistes étaient présents. Lors de la pause et en fin de journée, les grognements circulaient : « On sent vraiment comme du crottin de cheval, nous en création » ; « avoir su, je serais arrivé juste à 15 h 30. C’est comme si on n’existait pas anyway » ; « je crois que pour la culture, on peut dire que l’exercice est raté, et même méprisant » ; « je regrette vraiment qu’il n’y ait pas plus de créateurs. On n’entend que les gros joueurs, et on ne parle que d’argent », ont dit à micro fermé des représentants de l’Association des libraires du Québec, de l’Association nationale des éditeurs de livre, du Regroupement québécois de la danse, de l’Union des écrivaines et écrivains québécois, entre autres.

La diffusion d’abord

Lors des 90 minutes de débats politiques, clou et clôture de la journée, Pierre Nantel, du Parti vert, et l’ex-journaliste Chu Ahn Pham, du Nouveau Parti démocratique, se sont démarqués par leur connaissance des dossiers et des réalités des milieux culturels comme médiatiques. Gérard Deltell, du Parti conservateur, a répété qu’il fallait attendre l’enquête de l’Organisation mondiale du commerce pour penser à des solutions globales plutôt que nationales, que la question soit sur l’encadrement des GAFA, sur la possibilité de taxer les ventes de publicité qui s’y font ou sur la taxe nationale sur les produits et services. Monique Pauzé, du Bloc québécois, a joué la carte de l’identité par la culture et de la préservation de la langue et de la spécificité francophone.

Tous les partis étaient d’accord pour apporter une aide aux médias, le PC mettant toutefois des bémols sur lesquels, ou sur la manière. Il s’est également engagé à maintenir le financement de Radio-Canada, promesse également unanime. Tout comme celle de remettre des publicités gouvernementales dans les médias canadiens, et ce, même si le montant total dont il est ici question, a précisé M. Rodriguez, est de 39,1 millions de dollars. « Même si on investit 50 % dans les médias d’ici, ce n’est pas suffisant. »

La nécessité de produire, de diffuser et de faire découvrir les créations québécoises dans le monde numérique est revenue tisser les discours de tous les partis, et a été liée à la nécessaire remontée de la diplomatie culturelle.

Mais comment soutenir, aider, nourrir — au sens littéraire et littéral — les artistes, les créateurs et porter leurs aspirations ici et ailleurs ? La question est restée détachée, comme amputée, de celle de la diffusion.