Un morceau d’histoire du Québec en toutes lettres

De très rares documents manuscrits qui concernent l’histoire de la Nouvelle-France seront mis aux enchères prochainement.
Photo: A.H. Wilkens De très rares documents manuscrits qui concernent l’histoire de la Nouvelle-France seront mis aux enchères prochainement.

Fin septembre seront mis en vente à Toronto de très rares documents manuscrits qui concernent l’histoire de la Nouvelle-France. On y trouve un acte signé par le roi de France par lequel Charles Le Moyne est fait baron, le seul Canadien à avoir bénéficié de ce titre. « C’est l’oncle de notre client qui possédait ces papiers depuis de nombreuses années », explique au Devoir Genevieve Hendry, responsable de la vente pour la maison A.H. Wilkens à Toronto. Il s’agit des suites d’une succession dont les origines sont montréalaises mais dont les liens se sont distendus avec le temps, se contente de préciser la maison des ventes.

Dans un document daté du 26 janvier 1700 et rédigé sur vélin d’une écriture condensée, la couronne française autorise, « par la grâce de Dieu », Charles Le Moyne à édifier à Longueuil une baronnie, ceci en remerciement des services qu’il a rendus, notamment dans la guerre contre les Iroquois, précise ce document qui fait la liste détaillée des actions célébrées par Versailles. Ce document, signé de la main du roi Louis XIV, est estimé pour la vente entre 2000 $ et 3000 $.

Ce document compte parmi les plus importants de la vente, fait observer Hélène Dupuis, de la Société d’histoire de Longueuil. La cour de France, explique-t-elle, n’anoblissait pas de Canadiens, mais seulement des Français. Au pays des érables, en plein coeur du Nouveau Monde, le titre accordé à Charles Le Moyne, deuxième du nom, marque la reproduction, sur les bords du fleuve Saint-Laurent, d’un système de castes et de privilèges hérités du régime féodal français.

L’action de Charles Le Moyne, né à Montréal en 1656, va s’étendre jusqu’à la Louisiane. Il sera aussi major de Montréal, lieutenant du roi, gouverneur de Trois-Rivières, gouverneur de Montréal puis administrateur général de la Nouvelle-France. Son imposante demeure, le château de Longueuil, dont on peut voir de maigres vestiges à côté de la cathédrale située dans le Vieux-Longueuil, témoigne de son importance. Sa famille va posséder une brasserie et des esclaves.

Une femme noble

Toujours dans cette vente, on trouve un document juridique qui confirme que Marie-Charles-Joseph Le Moyne, fille unique de la baronne et veuve Marie-Anne-Catherine Fleury d’Eschambault, pourra porter elle aussi le titre de noblesse, même si le titre est disputé en raison de son sexe. « À l’époque, vous le savez, les titres étaient liés à une lignée d’hommes. Mais des documents contenus dans cette vente montrent que Louis XIV avait rédigé le titre de noblesse, dans ce cas, comme étant aussi transmissible aux femmes. »

La Société historique de Longueuil a-t-elle l’intention d’acquérir certains de ces documents ? « Nous avons un budget de seulement 6000 $ par année ! Ce serait aux archives nationales du Québec de les acheter. Après tout, nous n’avons eu qu’une seule famille au Québec qui a été anoblie par le roi. »

Bibliothèque et archives nationales du Québec (BAnQ) affirme au Devoir qu’elle « procède actuellement à l’évaluation des documents mis aux enchères ». L’analyse vise « principalement à vérifier la complémentarité des documents en vente » avec ceux de ses collections. « À la lumière de cette analyse, nous déterminerons s’il y a lieu que nous participions à l’enchère qui aura lieu la semaine prochaine. »

On trouve aussi dans cette vente des lettres du chevalier de Longueuil qui datent de l’époque de l’invasion de Montréal par les troupes révolutionnaires américaines. Le 13 novembre 1775, Montréal est conquise par ces républicains qui invitent les Canadiens à se joindre à eux pour se libérer du joug de la couronne britannique. Dans une lettre du 17 novembre 1777, après le tumulte, le gouverneur Guy Carleton répond au chevalier de Longueuil que les veuves de ceux qui ont combattu pour soutenir l’ancienne colonie française ne seront pas oubliées. Maintenir l’unité de la colonie sous le nouveau régime anglais, au moment où elle était menacée par des révolutionnaires américains, semble s’imposer.

Les institutions prévenues

« Nous avons ces documents en main depuis un certain temps », précise au Devoir la maison A.H. Wilkens, responsable de la vente à Toronto. « Cela nous a laissé toute la marge de manoeuvre nécessaire pour prévenir les musées et les institutions publiques. » Est-ce que des institutions pour les archives nationales du Québec ou du Canada ont l’intention d’acquérir des pièces ? « Comme la vente est publique, nous ne savons pas. Elles sont prévenues, en tout cas. » Le gouvernement fédéral n’a pas préempté la vente pour prévenir que de telles pièces quittent le pays. Elles restent accessibles au public, sur place ou par des achats conduits à distance.

Plusieurs lettres rassemblées pour cette vente sont signées par différents gouverneurs, dont Guy Carleton, Frederick Haldimand, lord Dorchester et Robert Prescott. Elles concernent des questions militaires, sociales ou administratives.

On trouve aussi, parmi les lots mis aux enchères, une lettre officielle des commissaires de la noblesse française, frappée d’un cachet de cire rouge, qui permettent à Chaussegros de Léry (1721-1797) de demeurer, pendant 24 heures seulement, à Bruxelles. La vente comprend son passeport, validé par l’autorité de Louis Joseph de Bourbon, prince de Condé. Ingénieur militaire, Gaspard Chaussegros de Léry a beaucoup fait en Nouvelle-France, tout comme son père, à qui l’on doit notamment les fortifications de Québec et de Montréal, des forts Niagara, de Chambly, de Saint-Frédéric et de Sault-Saint-Louis, sans parler du plan de la façade de la première église Notre-Dame de Montréal. Chaussegros de Léry a aussi fait des projections de développement, comme des études relatives à la construction d’un canal entre Lachine et Montréal.

Au catalogue de vente de la maison A.H. Wilkens — disponible en anglais seulement, même si les documents originaux sont rédigés en français —, on trouve encore des lettres destinées ou signées par le comte de Pontchartrain, lequel encouragea l’exploration et la colonisation de la Louisiane française.

La vente doit se dérouler à Toronto le 24 septembre prochain, dès 11 heures du matin. La valeur de plusieurs documents est importante, du point de vue historique. Mais le prix qu’on en donne à titre d’estimation pour les ventes se situe en général dans un horizon inférieur à 2000 $ pièce.

12 commentaires
  • Jean Lapointe - Abonné 19 septembre 2019 07 h 02

    Canadiens ou Français ?

    «La cour de France, explique-t-elle, n’anoblissait pas de Canadiens, mais seulement des Français.» (Nadeau)

    Il me semble que les Canadiens de l'époque étaient des Français. On dirait que l'auteur en fait des Canadiens dans le sens que le terme a aujourd'hui suite à l'adoption de la constitution de 1867. N'y a-t-il pas quelque chose de faux là-dedans? On semble en faire des Canadiens alors qu'ils étaient des Français. L'auteur ne semble pas tenir compte du fait que nous sommes nombreux nous parmi les descendants des Français à ne pas nous considérer comme des Canadiens malgré cette constitution. On fait de nous des Canadiens de force parce que nous ne l'avons jamais acceptée cette constitution. Elle nous est imposée d'autorité. C'est l'une des raisons pour lesquelles nous voulons que le Québec devienne indépendant.

    • Gabriel Rompré - Abonné 19 septembre 2019 10 h 18

      Je crois que l'auteur voulait dire qu'on n'anoblissait pas d'individus nés dans la colonie. Ceux-ci étaient régulièrement appelés des Canadiens. C'est le type de traitement différencié qui a mené aux révoltes et aux indépendances des autres colonies en terres américaines.

    • Pierre Samuel - Abonné 20 septembre 2019 08 h 42

      M. Lapointe :

      Il fut une époque au Québec, que vous ne pouvez certes ignorer soit celle de nos parents et grands-parents, qui se définissaient comme <Canadiens > alors que leurs compatriotes anglophones étaient des < Anglais >.

      Quel septuagénaire en montant, né au Québec, ne se rappelle-t-il pas du fameux roman historique de Philippe-Aubert de Gaspé (père) : <Les Anciens Canadiens > dont un excellent restaurant de la basse-ville de Québec porte encore le nom. Pour eux, colonisés ou non, ils étaient fiers de ce nom qu'ils revendiquaient face aux < étrangers Anglais >.

      < Un Canadien errant banni de son foyer parcourait en pleurant les pays étrangers...>, ça vous dit quelque chose ?

      Les Canadiens-français ne se sont approprié la dénomination de < Québécois > que lors de la montée du nationalisme avec la fondation du RIN de Pierre Bourgault sous l'impulsion de Marcel Chaput, terme qui s'est majoritairement concrétisé avec l'arrivée du PQ de René Lévesque.

      Il n'en demeure pas moins que des indépendantistes tels les Michel Chartrand et écrivains Claude Jasmin et Jacques Godbout se sont toujours considérés < Canadiens-français > tant que le Québec ne serait pas un pays indépendant. Ce qu'ils risquent fortement comme plusieurs d'entre nous de ne jamais < voir de leur vivant > comme disait mon grand-père Wilfrid...

    • Pierre Samuel - Abonné 20 septembre 2019 13 h 37

      Ajout à mon commentaire précédent :

      Quant au regretté Michel Chartrand, c'est déjà fait. Comme tous les bons vieux indépendantistes avant lui et probablement à suivre...

  • Bernard LEIFFET - Abonné 19 septembre 2019 07 h 42

    Est-ce la fin de l'Histoire du Québec du Canada?

    À lire le texte de J-F Nadeau je trouve déplorable que de telles pièces familiales mais aussi historiques échappperont peut-être des mains de nos archives! On peut comprendre que des héritiers lointains n'ont que faire de celles-ci, mais le patrimoine indiqué devrait être protégé d'acheteurs anonymes juste pour faire du troc avec un document du roi de France de l'époque! On balance tout, le Patrimoine construit, les documents historiques, etc!

  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 19 septembre 2019 07 h 59

    De la nécessité de refaire corps avec notre histoire

    Faut saluer l'intérêt du Le Devoir pour notre patrimoine porteur de notre histoire.

    Autour des années soixante, la narration de notre histoire est passé de glorieuse à honteuse.

    « Le drame d’une société, c’est de mépriser son histoire. » - Pierre Perreault

    Comment imaginer qu'une nation puisses se projeter avec puissance dans l'avenir à partir du dénigrement de sa propre histoire.

    « Philosophie de l’histoire : instrument plus ou moins inconscient de la volonté de puissance collective » - (Herder)

    Saluons Le Devoir pour sa contribution à ce que nous puissions refaire corps avec notre histoire

    « Nous ne pouvons pas ne pas vouloir que l’histoire conduise à nous. » - Claude Habib, historien

  • Marcel Vachon - Abonné 19 septembre 2019 08 h 19

    J'espère que les gens compétents feront le nécessaire pour que l'histoire d'ici reste ici.

  • Anne Bernard - Abonnée 19 septembre 2019 10 h 58

    Patrimoine

    Il est essentiel qu'une institution québécoise comme la BANQ acquière ces originaux et les conserve dans nos archives nationales. Il n'y a pas vraiment de questions a se poser. Et que l'on ne nous serve pas comme excuse un manque de disponibilité budgéraire. Qu'on lève une campagne de financement populaire au besoin. Merci au Devoir de nous informer de l'existence de ces documents historiques.