Habitat 67, le patrimoine mur à mur

Des visites guidées du mythique complexe Habitat 67 sont organisées jusqu’au 31 octobre.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Des visites guidées du mythique complexe Habitat 67 sont organisées jusqu’au 31 octobre.

De mauvaises langues se réjouissaient en 2018 des commémorations du 50e anniversaire de Mai 68. En effet, celles-ci semblaient annoncer les derniers feux des élans d’autocongratulation des baby-boomers. Au Québec, les célébrations du legs de la Révolution tranquille ont ironiquement révélé le flou entourant la conservation du patrimoine moderne.

C’est en quelque sorte le paradoxe de la popularité du livre de cuisine : rarement a-t-on autant parlé d’un sujet sans s’y adonner.

La trop peu fréquentée revue Continuité, qui consacrait en 2017 un numéro aux églises modernes, rappelait à ce titre que même des sites patrimoniaux classés sont désormais achevés au pic et à la pelle.

Monument montréalais le plus connu du monde, Habitat 67 a été sacré immeuble patrimonial en 2009. Toutefois, les travaux exécutés dans l’appartement de son créateur, Moshe Safdie, au cours des dernières années ont permis d’illustrer certains angles morts de notre conception du patrimoine.

Évolution politique et sociale

Il est environ 9 h 30 lorsque débute notre visite d’Habitat 67 en compagnie d’une poignée de touristes et de Malik, un guide prolixe d’origine sénégalaise. Après avoir parcouru le premier tiers et demi de la construction symétrique, Le Devoir rejoint Ghislain Bélanger, propriétaire de la firme CO12 Architecture et responsable de la restauration des unités de Moshe Safdie. Loquace et érudit, M. Bélanger constate le bourbier dans lequel se trouve notre patrimoine moderne, qui disparaît souvent sans que l’on sache quoi en faire.

« Quelle que soit l’époque, on perd un morceau de notre culture, de notre définition, lorsqu’on démolit. » Sous le soleil de septembre, tandis que M. Bélanger explique le tout, on aperçoit depuis l’une des centaines de terrasses d’Habitat 67 les anciens édifices bancaires du Vieux-Montréal.

« Des monuments de richesse et de stabilité. Dans les années 1980, on a vu les banques se tourner vers la prétendue modestie. Elles ont abandonné ces constructions pour parfois même devenir locataires. Ça a fait très mal à l’architecture. »

La griffe Safdie

M. Bélanger a rencontré Moshe Safdie il y a 25 ans, alors que ce dernier planchait sur le Musée des beaux-arts. À son avis, la griffe Safdie, contrairement à ce que plusieurs pensent, est bien plus sociale que formelle. « C’est cette volonté de rapprocher les usagers d’un certain état naturel. »

Jointe par téléphone, Francine Vanlaethem, architecte spécialiste du patrimoine moderne et professeure à l’UQAM, abonde dans ce sens : « À l’époque où Safdie prépare son mémoire de maîtrise à McGill, il y a toute une documentation sur les limites de la banlieue et l’aliénation qu’elle produit. Il veut ramener l’habitat en ville, tout comme la qualité de vie. »

Pour Ghislain Bélanger, Habitat 67 était d’une radicalité incomparable. Malheureusement, au cours des années 1970 et 1980, l’architecture moderne s’est vue considérée comme une architecture pauvre. « Il faut aussi l’avouer, les bâtiments modernes ne sont pas construits avec la même science que les bâtiments classiques, ce qui accélère leur détérioration. »

À ce titre, M. Bélanger souligne que la Loi sur les monuments historiques a été conçue pour les constructions du XIXe siècle. « C’est inadaptable aux bâtiments modernes. Il serait grandement temps de réviser cela pour mieux soutenir les efforts des propriétaires. »

Il affirme que, dans le cadre des travaux de rénovation d’Habitat 67, le ministère impose des contraintes, mais ne participe pas à la hauteur des besoins.

Depuis son arrivée au sein du projet, Ghislain Bélanger oeuvre principalement à l’acceptabilité des travaux auprès du ministère des Affaires culturelles du Québec. « C’est quand même majeur ; on parle des fenêtres, on parle de redéfinir les standards. C’est toute la question de comment rénover un bâtiment moderne pour assurer sa durabilité. »

Conserver quoi ?

La notion de patrimoine telle que nous la comprenons aujourd’hui est apparue au XIXe siècle, dans la foulée de la Révolution française et de la Révolution industrielle. Elle prendra par la suite de l’importance au sein de cercles spécialisés, au cours des années 1930.

Selon Francine Vanlaethem, les promoteurs à l’origine du patrimoine moderne étaient moins intéressés par le bâti que par les valeurs véhiculées par celui-ci — une idée qui cadre avec le développement de l’État-providence. « Le problème est qu’on a ensuite associé les projets politiques, ceux des promoteurs et l’architecture moderne à la démolition de la ville. On a souvent jeté le bébé avec l’eau du bain. »

L’économie en premier lieu

Par ailleurs, l’un des aspects les plus ironiques du discours conservateur contemporain est qu’il semble paradoxalement rare de voir ses ténors disposés à conserver quoi que ce soit. Sourire en coin, Ghislain Bélanger soutient ceci : « Être conservateur ne veut pas dire conserver. C’est souvent le contraire, en cela qu’une vision conservatrice met davantage l’accent sur l’immobilité. L’économie arrive en premier lieu. Pour se motiver à conserver l’histoire, une bonne base de culture est nécessaire. Et pour cela, il faut faire l’effort de s’en donner une. »

La restauration de l’appartement de Moshe Safdie et d’Habitat 67 ainsi que la décision de permettre au public de visiter les lieux en compagnie de guides, du mardi au samedi, participent aussi d’une intention de redonner au secteur un certain attrait.

D’ailleurs, des audiences de l’Office de consultation publique de Montréal font état d’une prémisse intéressante : un parc linéaire le long des berges.

Seul hic : que serait un parc linéaire sans la redéfinition du secteur Bridge-Bonaventure ? « Le site est complexe, dit Ghislain Bélanger. C’est toute l’histoire du Vieux-Port et de ses berges qui appartiennent au fédéral. J’étais étudiant dans les années 1980 et on en parlait déjà… »

Visites guidées du mardi au samedi, jusqu’au 31 octobre 2019. Durée : 90 minutes. 2600, avenue Pierre-Dupuy. Réservations en ligne à habitat67.com