BAnQ se tourne vers les ressources éducatives numériques

L’abandon des présentations d’expositions par Bibliothèque et Archives nationales du Québec fait partie de la «moderni[sation] [des] façons de faire» de l’organisme, étaye son président-directeur général, Jean-Louis Roy dans une lettre remise au «Devoir».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’abandon des présentations d’expositions par Bibliothèque et Archives nationales du Québec fait partie de la «moderni[sation] [des] façons de faire» de l’organisme, étaye son président-directeur général, Jean-Louis Roy dans une lettre remise au «Devoir».

L’abandon des présentations d’expositions par Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) fait partie de la « moderni[sation] de [ses] façons de faire en tirant profit des leviers numériques et en tenant compte des exigences budgétaires », comme l’a clarifié dans une lettre envoyée en exclusivité au Devoir le président-directeur général, Jean-Louis Roy. BAnQ y dévoile là un tournant dans ses visions.

Le plan stratégique 2019-2020 de BAnQ, adopté par le conseil d’administration en mars dernier, pas encore déposé ni accepté par le gouvernement, propose parmi ses objectifs de « constituer une offre significative de ressources éducatives numériques », poursuit M. Roy. « Ces ressources mettront en valeur d’une autre manière nos collections patrimoniales et contribueront à transmettre la culture et l’histoire du Québec aux nouvelles générations. Ce que les expositions nous permettaient de faire pour un public restreint, le numérique nous permettra désormais de le faire pour l’ensemble des écoles du Québec. »

À la suite d’une rencontre privée mardi matin entre François Legault, la ministre de la Culture, Nathalie Roy, et M. Roy, de BAnQ, le premier ministre a mentionné sur Twitter que le groupe a discuté « de l’importance de la Grande Bibliothèque, des nouvelles technologies et de projets pour inciter plus de jeunes à la lecture. »

Les expositions à BAnQ seront donc désormais seulement virtuelles et temporaires. La réassignation des chargés de projets à une nouvelle Direction desservices éducatifs de BAnQ relevant du p.-d.g. et du spécialiste en animation culturelle, Mathieu Thuot-Dubé, indique un changement de visée pour BAnQ, davantage vers l’éducation. Ce service « a pour mandat de positionner BAnQ comme un pourvoyeur de produits éducatifs numériques de qualité pour le milieu scolaire québécois, » a précisé la responsable des relations médias, Claire-Hélène Lengellé. « Les ressources éducatives pourront être utilisées en salle de classe, sans nécessiter un déplacement. Les activités qu’elles permettront de réaliser donneront aux enseignants des moyens nouveaux d’atteindre les objectifs des programmes d’études du ministère de l’Éducation. BAnQ prévoit de lancer officiellement ses services éducatifs au cours de l’automne. »

La démocratisation n’est pas que numérique

Or, la stratégie surprend les spécialistes et analystes consultés par Le Devoir, pour qui BAnQ semble plutôt abandonner là une de ses fonctions historiques. « Cette prise de position est d’autant plus étonnante qu’on observe une tendance internationale où il y a rapprochement entre archives, bibliothèques et musées. Chacune de ces institutions contribue à sauvegarder des éléments complémentaires du patrimoine national. La fonction d’exposition répond à la responsabilité de médiation de ces institutions. Les archives et les bibliothèques conservent, mais [elles] ont également le mandat de diffuser le patrimoine », analyse Yves Bergeron, titulaire de la Chaire sur la gouvernance des musées et le droit de la culture de l’UQAM. De plus, en misant essentiellement sur la diffusion numérique, est négligé l’effet « de l’expérience du visiteur qui est au coeur de la fonction de médiation. La diffusion numérique n’est qu’une autre forme de l’écrit. Ça ne peut être comparé à l’expérience muséale. Les études sur la cybermuséologie l’ont bien démontré. » Pour lemuséologue, si elles contribuent à la diffusion, « on ne peut comparer des expositions virtuelles avec des expositions tangibles où des visiteurs se retrouvent devant des originaux en temps réel avec d’autres visiteurs et citoyens. »

« La création de services éducatifs contribue aussi au travail de diffusion, mais aurait dû s’ajouter et non pas remplacer la structure actuelle », estime de son côté la professeure agrégée en Sciences de l’information à McGill, France Bouthillier. « Éduquer et sensibiliser les enfants et les adultes devrait se faire dans une même optique. Sans doute l’enjeu est-il budgétaire et /ou relié à la participation du public aux expositions », analyse-t-elle.

Le nombre des expos produites était depuis quelques années en baisse continuelle. En 2017-2018, 13 expos se sont tenues à la Grande Bibliothèque et dans les différents centres d’archives, attirant 15 356 participants. En 2016-2017, 14 expos, dont la très populaire La bibliothèque, la nuit, ont séduit 31 714 visiteurs. L’an précédent, 16 expos se sont tenues, et en 2014-2015, on en comptait 22. Le nombre d’expositions en tournées a également diminué. En 2015-2016, 15 lieux ont accueilli des expos BAnQ ; l’année suivante, ils étaient 10. Remontée en 2016-2017 avec 14 expos voyageuses ; l’an dernier, seulement 8 lieux en ont bénéficié. « 5 expositions itinérantes sont présentement en circulation », précise M. Roy dans sa missive.

Pourtant, « les statistiques de l’Observatoire de la culture démontrent que les musées [les expos de BAnQ en font partie] sont des médias de masse dont les visites augmentent constamment alors que d’autres pratiques culturelles, dont la lecture, la télévision et le théâtre sont malheureusement en décroissance », rappelle Yves Bergeron, qui croit qu’on devrait plutôt investir dans les expositions physiques.

Tout pour les jeunes

Le CHSLD Centre Le Cardinal est un de ces lieux heureux d’accueillir depuis 2016 les expositions de BAnQ. En échange du transport des artefacts, et d’une assurance sur les oeuvres et les documents, les bénéficiaires du centre et leurs visiteurs ont pu profiter gratuitement du passage d’au moins une dizaine d’expos depuis, à raison de trois ou quatre par année. « C’est très, très apprécié, et ça change complètement l’ambiance. Là, on a remballé la dernière exposition, et on nous pose des questions pour savoir ce qui s’en vient », explique la récréologue Nathalie Lagüe, qui ne peut plus répondre à ces questions. Le centre a-t-il les moyens de remplacer, par un autre canal, ces expos ? La réponse est tranchée : « Non. Absolument pas. Je travaille avec la clientèle des aînés. C’est pas une clientèle glamour, malheureusement. L’attention publique et politique ces temps-ci est toute mise sur les jeunes, sur l’éducation. C’est vraiment difficile pour nous de trouver des moyens, alors que c’est aussi important, la culture, pour les aînés que pour les jeunes. » Un public que le numérique risque de rejoindre beaucoup moins.