«Millénium 6»: la fin d’une saga?

Encore une fois, tout dans «Millénium 6» tourne autour de Lisbeth Salander (incarnée ici par Noomi Rapace) et de Mikael Blomkvist.
Photo: Télé-Québec Encore une fois, tout dans «Millénium 6» tourne autour de Lisbeth Salander (incarnée ici par Noomi Rapace) et de Mikael Blomkvist.

« L’affaire Millénium » a déjà fait couler beaucoup d’encre ; on se rappellera qu’au moment où son oeuvre allait enfin connaître un retentissant succès universel — c’est-à-dire des millions de copies vendues dans des dizaines de langues —, Stieg Larsson est mort subitement. Disputes et force drames divers en ont découlé, mais il faut surtout retenir que l’éditeur suédois — et bien sûr tous les autres — a voulu continuer à exploiter la poule aux oeufs d’or en donnant à David Lagercrantz le mandat de poursuivre l’aventure des personnages de Larsson.

Trois « suites » se sont ainsi échelonnées depuis 2015, chaque fois orchestrées comme un « événement global universel » avec sortie contrôlée et simultanée partout sur la planète ; cette année encore, le Millénium 6, comme on dit, est paru partout le 22 août.

Mais cette toute dernière aventure risque d’être la dernière — enfin, peut-être — puisque Lagercrantz a déjà annoncé vouloir passer à autre chose.

Est-ce vraiment la fin de la saga ?

La vengeance n’est pas douce

Les habitués de la série constateront que tout tourne encore une fois autour de Lisbeth Salander et Mikael Blomkvist, respectivement grande justicière et grand journaliste d’enquête. Mais il faudra du temps pour s’en rendre compte puisque l’intrigue s’épivarde d’abord du côté d’un étrange mendiant « aux allures nobles » qu’on retrouve assassiné dans un parc de Stockholm. C’est en fait un sherpa qui a sauvé, quelques années plus tôt, le ministre suédois de la Défense lors d’une expédition tragique sur l’Everest. Psychotique, dépenaillé, l’homme est éliminé au moment où il veut révéler ce qui s’est vraiment passé sur le sommet du monde.

Mais tout se tient, on le sait. Le ministre revenu sain et sauf du Tibet est victime d’une campagne de désinformation et de fake news orchestrée par les usines à trolls russes… sur lesquelles enquête justement Mikael Blomkvist pour le magazine Millénium. Et ces usines à trolls sont dirigées par un certain Kuznetsov, un proche de Camilla, la soeur de Lisbeth… Lisbeth qui est elle-même à Moscou décidée à assouvir sa vengeance une fois pour toutes. On vous l’avait dit : « Toute est dans toute ».

Extrait (page 230)

Lisbeth Salander reçut un courriel crypté de Mikael, mais ne s’en soucia pas. Elle avait d’autres chats à fouetter. Pendant la journée, elle s’était procuré une nouvelle arme, un Beretta 87 Cheetah comme celui qu’elle avait à Moscou, ainsi qu’un IMSI-catcher. Elle était également passée au garage de Fiskargatan récupérer sa moto, une Kawasaki Ninja.

Sauf que, le moment venu, Lisbeth se rend compte que la vengeance n’est pas si douce qu’on le dit et elle ne parvient pas à passer à l’acte ; l’attentat raté doublera la fureur de Camilla et de ses amis du GRU. Le reste est classique : « les méchants » parviennent à enlever Mikael et le torturent cruellement pour forcer Lisbeth à se rendre. Bien sûr, Lisbeth ne se rend pas et sauve plutôt Mikael à la toute dernière seconde en éliminant la dizaine de bandits qui lui tirent dessus, pendant que sa soeur se suicide. Ouf ! Tous « les bons » sont saufs : Lisbeth s’en tire avec une balle ou deux, Mikael guérit et décide de vivre en couple avec une nouvelle flamme. Même le ministre de la Défense — dont une grande entrevue sera publiée dans Millénium— réussit à survivre au chantage.

Qu’on ne s’y méprenne pas toutefois ; cette histoire de presque super-héroïne est fort bien écrite et la traduction lui rend justice malgré un rythme un peu lent au début. Mais tout cela sent un peu le forcing et, disons-le, la fin. Un peu comme si David Lagercrantz — qui est aussi un écrivain remarquable, on le verra en lisant Indécence manifeste chez le même éditeur — avait voulu utiliser tous les clichés du genre pour qu’il ne soit plus possible d’allonger davantage la saga de Millénium.

À moins qu’on ne rêve en couleur…

Millénium 6 — La fille qui devait mourir

★★★

David Lagercrantz, Traduit du suédois par Esther Sermage, ACTES SUD — actes noirs, Arles 2019, 367 pages