Retour à Weimar, où est né le Bauhaus il y a cent ans

Photo: John MacDougall Agence France-Presse Le nouveau musée Bauhaus Museum Weimar, inauguré en avril dernier.

La légendaire Bauhaus était fondée à Weimar il y a cent ans, en même temps que la république qui porte le nom de cette petite ville allemande. Premier article d’une série qui va explorer l’héritage de l’école d’art, de design et d’architecture la plus importante du XXe siècle.

C’est une école et beaucoup plus. C’est un courant artistique très certainement et un des plus célèbres de la modernité. On dit que c’est un style, mais est-ce vraiment le cas ? Au fond, qu’est-ce que Bauhaus ?

« C’est une idée ! » répond très franchement Francine Vanlaethem, professeure émérite de l’École de design de l’UQAM, spécialiste de l’architecture moderne, fondatrice et présidente de la branche québécoise de Docomomo, organisme international qui documente et conserve l’information sur les mouvements modernes en architecture.

« Le Bauhaus, c’est une idée fondamentale, reprend-elle. Cette idée permet de révolutionner l’enseignement à la fois de l’architecture, des arts décoratifs, des arts appliqués. Le Bauhaus fournit aussi un nouveau langage à l’architecture, considérée comme la discipline impériale, un langage qui va permettre de s’éloigner des styles historiques. Bref, le Bauhaus, c’est une rupture pour correspondre à une nouvelle époque. »

L’idée était de créer des objets pour la vie quotidienne sans la contrainte de dogmes esthétiques et pour toutes les classes

 

L’Europe, le monde en a alors bien besoin. La Première Guerre mondiale vient de faire des dizaines de millions de morts, de blessés, de veuves et d’orphelins. Le Reich allemand a été emporté dans la tombe de l’Histoire en 1918 avec trois autres empires.

Les députés allemands décident de se réunir au Théâtre national de Weimar, la ville de Goethe, considérée comme la capitale morale et culturelle du pays, pour proclamer la république. La nouvelle Constitution démocratique sera promulguée le 11 août 1919.

Walter Gropius, nouvellement nommé à la tête de l’Institut des arts décoratifs et industriels (Kunstgewerbeschule), propose de la réunir à l’Académie des beaux-arts de la ville et de la rebaptiser Staatliches Bauhaus zu Weimar (Bau veut dire construction, et Haus maison). L’expérimentation est négociée, puis acceptée pendant le printemps et l’été 1919. Les cours commencent le 1er octobre 1919.

Photo: Roland Drebler Une chaise iconique du XXe siècle créée à la fin des années 1920 par Marcel Breuer.

Gropius s’inspire du mouvement Arts & Crafts et des anciennes communautés de travail du Moyen Âge. Le manifeste fondateur de l’école d’État reprend la gravure d’une cathédrale et proclame qu’il faut « abattre le mur d’orgueil séparant artistes et artisans ».

Francine Vanlaethem cite un mot fameux du directeur du Bauhaus disant vouloir s’occuper de tout, « de la cuillère à la ville ». Walter Gropius dit que toute activité créatrice est construction. Il place l’architecture au centre de ce monde de création.

La république de Weimar est démocratique. L’école d’État de construction de maisons de Weimar le sera aussi, en misant sur la collaboration et la liberté, sur le dialogue et la multiplicité pour faire germer des oeuvres comme des objets aussi fonctionnels qu’esthétiques.

600 événements et expos

« L’idée était de créer des objets pour la vie quotidienne sans la contrainte de dogmes esthétiques et pour toutes les classes. Le Bauhaus de Weimar a permis d’expérimenter dans une grande variété de formes et de couleurs, et cette variété n’était pas vue comme une faiblesse. Quelque chose de très démocratique émerge de cette situation », résume au Devoir Franz Löbling, chargé des communications du nouveau musée Bauhaus-Museum Weimar.

L’établissement a été inauguré en avril pour rappeler la naissance et la fortune de cette idée généreuse et féconde — de ces idées en fait. Il trône au centre de la municipalité de quelque 60 000 habitants, au coeur de la nouvelle République d’Allemagne, qui organisera plus de 600 expos et événements pour célèbre l’esprit Bauhaus cette année.

 
Photo: Alexander Burzik Un berceau d’enfant dessiné par Peter Keler en 1922.

Le site stratégique jouxte un grand parc urbain conçu à l’époque de l’école, mais aussi le Gauforum, complexe administratif des nazis pour le Land de Thuringe.

L’architecte berlinoise Heike Hanada, gagnante du concours international lancé en 2012, a conçu un grand cube gris pâle minimaliste à peine percé de quelques ouvertures. L’immeuble de quelque 150 millions de dollars, réduit à sa pureté géométrique et à sa fonctionnalité, reproduit le principe de l’atelier de création. Le cube est très éclairé la nuit pour symboliquement rependre ses lumières, urbi et orbi.

Les espaces d’exposition déployés sur cinq niveaux et 1400 mètres carrés permettent de prendre la mesure du tourbillon créateur qui a duré cinq bonnes années. La collection rassemble 7000 artefacts et en présente un demi-millier. Une part de ce trésor moderne exceptionnel a été cachée par Gropius et retrouvée dans un château de la ville après la Deuxième Guerre mondiale.

Photo: Jens Hauspurg Un ensemble de quatre tables gigognes en acier tubulaire, signé Marcel Breuer.

Le parcours muséologique montre des manuels scolaires, des dessins, des sculptures, des photos, des collages, des marionnettes, des meubles, des poteries, des tissus, souvent très colorés et très variés, parfois sans aucun souci évident d’une éventuelle reproduction industrielle. L’école encourageait ses membres à expérimenter dans toutes les formes, et même les soirées dansantes devenaient des prétextes pour créer, pour construire.

Vie et mort d’une idée

Les témoignages sur l’audacieuse pédagogie sont particulièrement fascinants. Gropius favorisait une formation pratique et expérimentale. Les cours étaient placés sous la responsabilité d’un maître artisan (Werkmeister) et d’un maître de la forme (Formmeister). Les artistes Paul Klee, Laszlô Moholy-Nagy, Oskar Schlemmer et Vassily Kandinsky ont été maîtres dès les premières années de l’école.

Lyonnel Feyninger, le premier maître embauché par Gropius, ne donnait aucun cours théorique. Il emmenait ses élèves à bicyclette dans la campagne environnante pour dessiner des croquis. Il travaillait avec le Werkmeister Carl Zaubitzer, maître graveur. Leur atelier d’impression était ouvert à tous, y compris les Weimarois.

Photo: John MacDougall Agence France-Presse Une théière conçue par Marianne Brandt. Elle fait partie de la collection exposée au nouveau musée Bauhaus Museum Weimar.

Cet esprit Bauhaus a suscité de plus en plus de critiques hostiles. Le gouvernement de droite élu en Thuringe en février 1924 a sabré le budget de l’école et congédié Walter Gropius en mars de l’année suivante. Le 26 décembre, les maîtres annonçaient que l’établissement déménagerait à Dessau à 150 km au nord. Cette succursale sera elle aussi fermée cinq ans plus tard, et l’aventure se poursuivra pour trois ans à Berlin jusqu’à ce que les nazis y mettent fin définitivement.

Seulement, on n’enferme pas une idée. Demain, la suite de la série examinera la fortune de l’esprit Bauhaus dans des milliers de constructions à Tel-Aviv.


Notre journaliste était à Weimar à l’invitation du Goethe-Institut.

Weimar, grandeurs et misères

D’où Weimar tient-elle son nom ? La petite ville allemande en plein centre du vaste pays évoque bien sûr la république (1919-1933) qui concentre la courte période de l’entre-deux-guerres pendant laquelle la société allemande, sous tensions permanentes, déchirée par les conflits, a préparé sa replongée au plus profond de la barbarie.

L’Assemblée nationale s’y réunit pour adopter la nouvelle Constitution démocratique le 31 juillet 1919. La république comme telle est promulguée deux semaines plus tard, le 11 août, il y a donc tout juste un siècle. L’Assemblée nationale retourne ensuite au Reichtag de Berlin. Une plaque apposée sur le Théâtre national rappelle ce moment monumental.

La cité de Thuringe est choisie parce qu’elle symbolise l’« esprit allemand ». Weimar est aussi le nom de la capitale morale et culturelle de l’Allemagne.

Sa réputation intellectuelle date du XVIIIe siècle. La duchesse de Saxe-Weimar-Eisenach, Anna Amelia (1737-1809), de la maison Brunscwick-Wolffenbuttel, attire les grands créateurs dans sa ville déjà fréquentée par Jean-Sébastien Bach, d’abord le poète Christoph Martin Wieland en 1772, comme précepteur de ses fils, puis Goethe, Herder et Schiller. La renommée weimarienne s’étend ensuite avec les séjours de Wagner, List et Nietzsche (les archives du philosophe s’y trouvent encore), mais aussi Rudolf Steiner ou Richard Strauss.

Les nazis vont aussi vouloir profiter de cette aura. Ils y organisent en 1926 le premier congrès de leur parti, refondé après la crise du putsch raté de Munich puis un autre grand rassemblement national s’y tient dix ans plus tard.

La dictature y installe aussi son Gauleiter de la région de Thuringe. Un quartier administratif (le Gauforum) conçu dans le style néoclassique, en partie construit à partir de 1936, occupe encore le centre historique. Le complexe austère délimitait la Adolf Hitler Platz, devenue la Karl-Marx-Platz dans l’Allemagne de l’Est et maintenant la Jorge-Semprun-Platz.

L’écrivain espagnol (1923-2011) est interné tout près, à Buchenwald, à partir de 1943. Le camp voisin de la ville va emprisonner environ 250 000 détenus entre 1937 et 1945. Un détenu sur cinq va y périr. L’exposition Die Zeugen (les témoins) du photographe weimarois Thomas Müller propose cet été des portraits de rares anciens détenus toujours vivants ou décédés pendant la réalisation du projet. Les photos de grands formats sont disposées sur le parcours entre la gare et les pelouses de l’ancien Gauforum.

Le nom de Weimar est donc aussi entaché par celui de Buchenwald. Le camp occupe la colline d’Ettersberg où se trouve la couche calcinée d’un vieux chêne à l’ombre duquel Goethe aimait méditer. Le portail d’entrée porte l’inscription Jedem das Seine (À chacun son dû) lisible de l’intérieur du site et non l’infâme Arbeit Macht Frei de plusieurs autres camps. La graphie est de Franz Ehrlich architecte formé au Bauhaus de Dessau, emprisonné pour activité communiste. Il a subtilement utilisé le Bauhaus-Schrift, un lettrage crée par l’école de l’art considéré comme dégénéré par les nazis.

La ville fortement négligée par l’ancienne RDA et les troupes soviétiques stationnées en permanence a retrouvé une bonne part de ses splendeurs d’antan grâce à des investissements massifs. Ils ont permis de restaurer la plupart des sites historiques et culturels (la maison natale de Goethe, la bibliothèque de la duchesse Anna Amalia, le théâtre national où a été adoptée la république de Weimar) et d’ériger le nouveau musée Bauhaus, sur le site d’une ancienne station-service qui distribuait l’essence aux Trabants.