Au coeur de la remise à nef de Notre-Dame

Pendant les travaux préliminaires, les arcs-boutants du chœur ont été renforcés par des cintres en bois.
Photo: Stéphane de Sakutin Agence France-Presse Pendant les travaux préliminaires, les arcs-boutants du chœur ont été renforcés par des cintres en bois.

De loin, comme ils peuvent, les touristes scrutent Notre-Dame, toujours (au moins partiellement) menacée d’effondrement. Ce mardi, l’affaire s’est compliquée. À l’extérieur de l’édifice, sur le parvis et les rues alentour, une vaste opération de décontamination au plomb a commencé, et l’ensemble du secteur autour de la cathédrale est fermé au public.

Arrêté le 25 juillet par une décision du préfet d’Île-de-France à cause de la pollution aux poussières du métal lourd, le chantier devrait ensuite reprendre progressivement à compter de lundi, avec pour l’essentiel l’installation d’équipements destinés à protéger les ouvriers des résidus de plomb. Les travaux de sauvetage proprement dits pourront alors réellement redémarrer, en septembre selon nos informations.

Photo: Martin Bureau Agence France-Presse Le 8 août dernier, une opération de décontamination avait cours à l'école Saint-Benoît, située à proximité de la cathédrale, où un taux élevé de particules de plomb a été mesuré après l'incendie de Notre-Dame.
 

Avant leur suspension, Libération a pu visiter ce chantier exceptionnel, mêlant technologies de pointe et savoir-faire artisanaux. Soumis à des mesures strictes de protection, une soixantaine de charpentiers, tailleurs de pierres, échafaudiers, archéologues et cordistes s’activent à sauver cet emblème mondial de la culture. En entrant et en sortant du chantier, tout le monde se douche, passe dans des pédiluves, précaution oblige.

Sur les terrasses du choeur, chacun suffoque de chaleur, engoncé dans sa combinaison et les mains entravées par des gants. La priorité est que les ouvriers n’ingèrent pas des poussières de métal lourd. Ici, à plus d’une vingtaine de mètres au-dessus du sol, la vue est époustouflante, découvrant la Seine d’une couleur vert bouteille et son tracé coupant Paris en deux. L’un après l’autre, les arcs-boutants du choeur (quatorze en tout) ont été renforcés avec des cintres en bois, pesant huit tonnes et hissés sur les terrasses grâce à une grue.

Symboles de l’art gothique, les arcs-boutants, en équilibrant les poussées, ont permis aux bâtisseurs du Moyen Âge d’édifier des cathédrales aux allures aériennes. À Notre-Dame, leur mise sous cintres s’imposait pour consolider l’édifice, toujours menacé. Au cas où ils s’écrouleraient, les arcs-boutants pousseraient les murs vers l’intérieur. Et la cathédrale risquerait de s’effondrer sur elle-même.

Spectaculaire et méticuleuse, l’opération a duré, en juillet, un peu plus d’une quinzaine de jours. Dès la reprise des travaux, ce sera le tour des arcs-boutants de la nef. « La mise sous cintre de toute une cathédrale, cela ne s’est jamais fait », s’enthousiasme Jean-Michel Guilment, ingénieur du patrimoine et maître d’ouvrage de la DRAC d’Île-de-France, responsable des cathédrales. « Tout a été calculé au centimètre près par les ingénieurs », poursuit-il. Sur le chantier de Notre-Dame, la technologie du XXIe siècle soutient les travaux de sauvetage.

Les voûtes en péril

Des capteurs surveillent en permanence les voûtes. « Pour le moment, nous n’avons pas eu de mouvements inquiétants, assure l’ingénieur du patrimoine. Qui met immédiatement un bémol : « Lorsque des voûtes sont partiellement effondrées, nous ignorons comment elles peuvent réagir. » L’ensemble est fragile, surtout là où des écroulements ont eu lieu pendant l’incendie du 15 avril. Comme à la croisée du transept où se situait la souche de la flèche.

Ce soir-là, le grand désastre a quand même été évité. « Les voûtes ont joué leur rôle et protégé la cathédrale au moment où la charpente en bois brûlait », explique Philippe Villeneuve, architecte en chef des monuments historiques, responsable de Notre-Dame. Elles ont stoppé la propagation de l’incendie de la toiture à l’ensemble de la cathédrale. Avant que les bâtisseurs du Moyen Âge commencent à édifier des voûtes en pierre (à partir du XIe siècle), les incendies ont ravagé les cathédrales.

Mais en protégeant Notre-Dame, les voûtes de pierre ont aussi beaucoup souffert, subissant la chaleur de l’incendie avant d’être noyées sous des tonnes d’eau par les pompiers. « Tout cela est en train de sécher », précise Jean-Michel Guilment. Personne ne se hasarde à émettre un avis définitif sur leur état. Pour cela, il faudra aller voir au plus près. Sans doute pas avant l’automne, quand l’édifice aura été suffisamment consolidé et qu’un plancher aura été construit pour permettre d’y accéder.

Un grand ménage

Pour le moment, il faut déblayer au-dessus des voûtes tous les décombres de l’incendie : morceaux de bois brûlés, résidus du toit, bouts de charbon. Les cordistes, ces héros du chantier, y travaillent dans des conditions extrêmes. Chacun loue leur débrouillardise. Ils interviennent régulièrement sur des grands monuments, tels que le musée d’Orsay ou la tour Eiffel. « Nous venons de terminer de déblayer au-dessus du transept nord », raconte Grégory Vacheron, le chef d’équipe.

Photo: Rafael Yaghobzadeh Agence France-Presse Les cordistes, responsables de l’opération de nettoyage des débris en hauteur, travaillent dans des conditions difficiles. Après avoir déblayé le transept nord, ils s’attaqueront bientôt au transept sud, puis à la nef.

Cette opération de nettoyage a duré deux mois et demi. Bientôt, ce sera le tour du transept sud, puis de la nef. « Les charpentiers ont d’abord monté un faux plancher au-dessus de la voûte. Puis, nous avons installé nos cordes avec un système de treuils », explique Enzo Elfassy. Comme tous, le jeune homme ressent une fierté immense de participer à ce chantier hors norme. « Le soir de l’incendie, mes grands-parents pleuraient devant leur télévision, raconte-t-il. Pour moi, c’est incroyable d’être là. » Son chef approuve. « Nous sommes en train de marquer l’histoire, dit-il. Nous pourrons dire qu’on y était. »

Pour le grand ménage des voûtes, les cordistes travaillent harnachés dans le vide. « Nous nettoyons à la main, à la pelle », raconte Enzo Elfassy. C’est fatigant, éprouvant dans une touffeur accablante. Sur le chantier, chacun a interdiction de boire pour éviter d’ingérer des poussières de plomb. Le risque est là, bien sûr. « Mais surtout si vous léchez le sol », plaisante Jean-Michel Guilment. De fait, les poussières du métal lourd se sont essentiellement déposées au sol, sur le parvis ou dans la cathédrale.

Archéologues et robots

L’accès à l’intérieur de l’édifice est réglementé, autorisé seulement à ceux qui y travaillent. À cause de la pollution très importante au plomb et des risques possibles d’effondrement. Protégées par des équipements spéciaux, dont des masques autoventilés, une douzaine de personnes s’y activent, des archéologues pour la plupart et deux conducteurs de robots. « Personne ne circule dans la nef centrale. Il n’y a que les bas-côtés qui sont accessibles », explique l’ingénieur du patrimoine. Des robots téléguidés, en fait des minipelleteuses, se chargent d’enlever les décombres du choeur. Là, une béance s’ouvre vers le ciel, à l’emplacement de la souche de la flèche de Viollet-le-Duc, découvrant désormais l’étrange enchevêtrement de l’échafaudage, en partie brûlé. Dans sa chute, la flèche a crevé une partie des voûtes. Puis a fini de se consumer à l’entrée de la nef, au pied de deux gros piliers. Abîmés par le feu, ils ont été frettés (cerclés) en urgence pour éviter qu’ils n’éclatent et ne menacent l’équilibre de la cathédrale.

« Toutes les oeuvres d’art ont été mises à l’abri », assure Jean-Michel Guilment. Dans les jours suivant l’incendie, un échafaudage blindé mobile, ressemblant à la « tortue » des légionnaires romains, a permis d’accéder, dans le choeur, à la grande pietà en marbre du XVIIe siècle de Nicolas Coustou et d’organiser son transfert dans l’une des chapelles. « Des morceaux de charpente avaient brûlé à ses pieds, mais sans la détériorer. Sa couleur est demeurée intacte », commente notre guide.

La flèche, un mikado noirci

Aux abords de la cathédrale, le regard est irrésistiblement attiré par l’échafaudage, dressé avant l’incendie pour la restauration de la flèche. Désormais, il a l’allure d’un immense mikado de 500 tonnes, noirci et inquiétant. La structure qui s’appuyait sur la toiture, « un peu en lévitation » dit-on sur le chantier, risque à tout moment de basculer dans le vide. Dans la partie centrale, les flammes ont soudé les tubes métalliques et les clavettes, rendant impossible le dévissage. Il y a quelques semaines, un gros coup de vent a déplacé la structure. Les capteurs qui la surveillent ont donné l’alarme. À ce moment-là, une réunion de chantier se tenait à l’intérieur de la cathédrale. Chacun a dû rapidement évacuer.

L’opération [de démontage de la flèche] est très urgente. Mais il a fallu deux mois pour mettre au point le protocole et prendre toutes les mesures de sécurité.

Son démontage s’annonce comme l’un des grands défis. « L’opération est très urgente, reconnaît Jean-Michel Guilment. Mais il a fallu deux mois pour mettre au point le protocole et prendre toutes les mesures de sécurité. » L’opération, périlleuse et spectaculaire, devrait débuter cet été. Une structure parallèle viendra stabiliser l’échafaudage. Puis les cordistes entreront en action, guidés au talkie-walkie par des échafaudiers, montés à bord d’une nacelle placée, elle, à 90 mètres du sol. Deux cordistes descendront au coeur de l’échafaudage pour scier les éléments soudés par l’incendie. L’équipe sera réduite au strict minimum, pour limiter le nombre de personnes à évacuer en cas d’urgence.

Stockage d’échafaudages

L’immense chantier est à l’étroit. Il a fallu annexer le square Jean-XXIII, propriété de la mairie de Paris, qui jouxte la cathédrale, obligeant à déplacer la statue de Jean-Paul II qui trônait auparavant face à la Seine. « Aucun arbre n’a été coupé », assure Jean-Michel Guilment.

Dans une partie du square, une dalle de béton a été coulée pour le stockage d’éléments d’échafaudage. Au gré des besoins sans cesse renouvelés, les échafaudiers les montent et les démontent. Le long du mur de pignon du transept sud, une structure vient d’être achevée. Son sommet atteint les 40 mètres. Pour y monter, il n’y a que des escaliers. Avec Julien Debraux, l’un des tailleurs, Philippe Villeneuve y inspectera bientôt les pierres. Quelques jours après l’incendie, les deux murs de pignons des transepts sud et nord ont été étayés, car leur état était particulièrement inquiétant. Le soir du 15 avril, leurs pierres ont été vivement exposées à la chaleur et au feu. « Il faut aller voir là-haut pour évaluer la situation », explique Julien Debraux.

Une tente de débris

A l’angle de la rue du Cloître-Notre-Dame et de la rue d’Arcole, touristes et badauds s’agglutinent pour prendre des photos. Une trouée dans la palissade leur permet de jeter un oeil sur le chantier. Certains parviennent à discuter avec Hocine, l’un des agents de sécurité. « Ils posent des tas de questions sur l’incendie, les travaux. Certains nous proposent même de l’argent pour acheter des morceaux de pierre », raconte-t-il. Ce qui se passe derrière les palissades fascine et intrigue. Et les tentatives d’intrusion ne sont pas rares. Surtout les nuits, pendant le week-end.

À l’entrée de la cathédrale, deux petits chariots élévateurs se livrent à un étrange ballet. Sortant de l’intérieur de l’édifice, le premier dépose une palette de débris récoltés dans le choeur. Un second vient les prendre pour les emporter sous une grande tente blanche, dressée sur le parvis. Elle abrite déjà des milliers de décombres de l’incendie, des bois brûlés, des claveaux (qui joignent les ogives des voûtes), des morceaux de pierres portant parfois des traces de polychromie, qui ne datent pas du Moyen Âge mais du XIXe siècle. « La structure de la cathédrale est médiévale, mais l’essentiel de la décoration a été refait par Viollet-le-Duc », rappelle Jean-Michel Guilment.

Tout cela prend beaucoup de place. Et la grande tente est déjà saturée. Les négociations sont en cours pour déplacer les décombres dans le stationnement sous le parvis, fermé depuis l’incendie. Ces débris constituent pour les chercheurs un trésor inestimable, un immense gisement de connaissances à exploiter. Des propositions de programmes d’études sont déjà parvenues du monde entier. Impavide, un couple de pigeons a établi son nid au milieu de ces débris soigneusement étiquetés et rangés. Depuis peu, la famille s’est agrandie de deux pigeonneaux.