Elliott Landy, un photographe en mission

Conférence d’Elliott Landy, photographe officiel de Woodstock 1969, à l’Excentris.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Conférence d’Elliott Landy, photographe officiel de Woodstock 1969, à l’Excentris.

Dans un mélange étonnant et paradoxal de modestie et de sentiment du devoir accompli, le photographe américain Elliott Landy a expliqué jeudi lors d’un passage à Montréal qu’avec ses mythiques photos de Woodstock et de nombreux artistes phares des années 1960, il s’était senti porté d’« une mission », celle de partager une nouvelle culture d’amour et d’harmonie.

Le portfolio d’Elliott Landy a de quoi faire rêver les amateurs de musique rock de l’époque. Non seulement il était le photographe attitré du grand festival qui fêtera dans deux semaines son 50e anniversaire, mais en plus l’homme a su capturer la lumière de Bob Dylan, de The Band, de Janis Joplin, de Jimmy Hendrix et autres Jim Morrison.

Jeudi à Excentris, M. Landy a présenté plusieurs dizaines de ses clichés en compagnie de l’animateur Mike Gauthier, aussi directeur artistique du spectacle American Story 2 — Les années Woodstock, qui est présenté en août à Trois-Rivières.

« Ça n’a jamais été un travail, mais de l’amour, dit Landy. Je faisais ce que j’aimais faire et ce que je trouvais important de faire. Je voulais partager cette nouvelle culture, pour que cesse l’ancienne. J’ai senti une mission. »

Photo: Elliott Landy Les photos de Richie Havens réalisées par Landy au festival Woodstock ont fait le tour du monde.

Cette nouvelle culture si chère aux années 1960, il l’a d’abord trouvée en prenant des photos de manifestations pacifiques contre la guerre, qui étaient publiées dans des journaux underground. Puis, happé par hasard d’une marche par la musique de Country Joe & The Fish, Elliott Landy a pivoté ses lentilles vers la scène rock, qu’il a arpentée abondamment, que ce soit devant la scène, en coulisses ou même en tournée avec les artistes. Mais la mission n’était pas très loin, estime-t-il.

Photo: Elliott Landy Janis Joplin

« Quand je montrais aux gens les photos de Hendrix, Janis Joplin ou Jim Morrison, j’avais l’impression de faire du prosélytisme, raconte le photographe. J’invitais les gens à venir au Fillmore East [une salle new-yorkaise célèbre pour avoir reçu le gratin musical du moment] en leur montrant à quel point c’était beau. J’ai senti que la façon de penser dans les sixties, avec la culture hippie, était vraiment de trouver une nouvelle façon d’être. Et je voulais montrer à quel point il fallait rejoindre cette culture. »

Le mythe Woodstock

Un de ses grands faits d’armes, si l’on peut dire, est bien sûr son travail à Woodstock, un événement qui l’a marqué au fer rouge et auquel il est abondamment associé, encore aujourd’hui.

« Je crois que si ces photos fascinent encore, c’est qu’elles montrent que c’était possible ; ça montre de la liberté, explique l’homme de 77 ans. Woodstock était un moment utopique dans l’histoire de l’humanité. C’était un moment où on a vu un demi-million de personnes vivre en harmonie et coexister dans l’amour. Et ce, malgré une situation physique très difficile ; c’était inconfortable, il y avait de la boue, personne ne savait s’il y aurait de la nourriture ou de l’eau fraîche pour tout le monde… Malgré ça, tout le monde avait le bon état d’esprit pour affronter ça. »

Woodstock était un moment utopique dans l’histoire de l’humanité. C’était un moment où on a vu un demi-million de personnes vivre en harmonie et coexister dans l’amour. Et ce, malgré une situation physique très difficile ; c’était inconfortable, il y avait de la boue, personne ne savait s’il y aurait de la nourriture ou de l’eau fraîche pour tout le monde… Malgré ça, tout le monde avait le bon état d’esprit pour affronter ça.

Dans le champ de Bethel, Elliott Landy était équipé de 5 caméras, de 2 posemètres et de 80 rouleaux de film de 36 poses. Lorsque l’averse s’est abattue le dimanche après-midi, il s’est réfugié sous la scène pour se protéger — et protéger ses appareils. Il a même accidentellement pris une photo sous les marches de la scène, en accrochant le déclencheur avec sa poitrine. « J’ai réalisé il y a quelques mois que j’étais là, sous la scène de Woodstock, dans un moment magnifique, et que je n’avais pas pensé à prendre un selfie ! », a rigolé le photographe.

À ses yeux, le mythe de Woodstock a vraiment pris forme lors de la publication du documentaire sur le festival, quelques mois plus tard. « Parce qu’on voyait que ce n’était pas préfabriqué, ce n’était pas un plan de relationnistes de presse pour vendre des disques. »

« Sans moi dans la photo »

Sur scène, Landy a expliqué avoir réalisé dans les derniers jours qu’il était au coeur d’une « espèce de tournée de presse sans fin » portée par le cinquantième anniversaire du festival. Plusieurs expositions ont lieu en Europe et aux États-Unis, a spécifié le photographe.

« C’est devenu évident pour moi que ça va rester bien plus longtemps que moi je vais rester, et que c’est plus signifiant que ce que je pensais que ce serait. C’est un sentiment assez discret, un peu méditatif, de voir l’impact que tu as sur d’autres gens. C’est, je crois, la beauté de tout ça. »

Pourtant, Landy assure ne pas se considérer comme un artiste, et explique que sa force réside beaucoup dans la sélection des photos prises. Son approche du travail révèle aussi une certaine modestie, voire une certaine distance. Il explique par exemple avoir toujours été amical avec Janis Joplin, sans être un ami proche.

« En fait, quand je photographie, j’essaie de rester un peu loin de la personne, je veux cerner qui elle est. Je ne veux pas interagir, je ne veux pas devenir ami, mais je veux qu’elle me montre qui elle est, sans moi dans la photo. »

Le sourire de Bob Dylan

Après avoir travaillé avec The Band pour leur disque The Big Pink, Elliott Landy a réussi à décrocher un premier contrat avec Bob Dylan, déjà très connu à ce moment. Il en tirera quelques clichés forts, où on voit Dylan à la guitare assis sur un pneu ou sur le coffre d’une voiture. Peu après, Dylan fait à nouveau appel à Landy pour illustrer son disque Nashville Skyline.

« Je ne planifie pas les choses, et on marchait dehors en cherchant un bon endroit, raconte Landy. En partant, il a pris son chapeau et sa guitare, une guitare que George Harrison lui avait donnée. Et il me dit : prends une photo d’en bas. Je suis très réceptif quand je travaille, alors je mets tout de suite un genou à terre, il s’apprête à poser et il me dit « je devrais porter le chapeau ? » C’était le genre de chapeau un peu vieillot que les gens ne portaient plus. Mais je prends la photo en même temps que je lui réponds, et il se met à rire parce qu’il trouve que c’est une drôle d’idée ! »