Une wikipédienne pionnière prône la diversification des voix

«Dès le début de Wikipédia, on notait que les deux tiers des contributeurs possédaient un bac. Ce sont déjà des privilégiés, par l’éducation, qui y ont contribué», souligne Amber Berson, doctorante en histoire de l’art, wikipédienne d’expérience et fascinée par le concept de l’accessibilité. 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Dès le début de Wikipédia, on notait que les deux tiers des contributeurs possédaient un bac. Ce sont déjà des privilégiés, par l’éducation, qui y ont contribué», souligne Amber Berson, doctorante en histoire de l’art, wikipédienne d’expérience et fascinée par le concept de l’accessibilité. 

La bibliothèque de l’Université Concordia annonçait il y a quelques jours la nomination de l’occupante de sa toute première résidence pour wikipédiens, Amber Berson.

Pendant la prochaine année, Mme Berson, doctorante en histoire de l’art et wikipédienne d’expérience, féministe, fascinée par le concept de l’accessibilité, développera outils et formations pour penser ces idées à travers celles véhiculées par la giga-néo-encyclopédie virtuelle qu’est Wikipédia. Elle entraînera aussi, côté pratico-pratique, de nouveaux rédacteurs et éditeurs, qui pourront, espère-t-elle, diversifier les voix et les points de vue contribuant à cette plateforme, grand oeuvre collectif du savoir.

« Tous mes projets tournent autour de l’accès et de l’accessibilité », explique en entrevue téléphonique Amber Berson. « J’aime penser observer qui a accès à l’information, à un lieu, à une institution. Ces idées me sont importantes. Wikipédia est à la base un projet de libre accès : techniquement, tout le monde peut y participer. »

De là, il n’y a qu’un pas pour se demander qui a accès au libre accès, pas que Mme Berson franchit allègrement. « Dès le début de Wikipédia, on notait que les deux tiers des contributeurs possédaient un bac. Ce sont déjà des privilégiés, par l’éducation, qui y ont contribué. Et si on pense même juste à l’accès Internet ? Qui peut profiter d’un accès fiable, peu coûteux ? Qui a assez de temps libre ou est rétribué autrement pour pouvoir donner du temps à Wiki ?

Déjà se dessinent des situations privilégiées, même si on dit dans la définition de la plateforme que tous peuvent y participer. Entrent en ligne de compte des notions d’accessibilité et de privilèges qui font que pas mal de biais se glissent sur Wiki. Mais plus on forme de gens pour être rédacteurs ou éditeurs, plus on redistribue les fonds amassés par Wikimédia à des gens de partout dans le monde qui sont dans toutes sortes de situations, plus on ouvre la porte à de l’écriture et de l’édition non institutionnalisées, et à des voix diverses. »

Des chronologies féministes

À la bibliothèque de Concordia, rappelle Lorie Kloda, idéatrice de la résidence et directrice adjointe de la planification et des relations avec la communauté, un des mandats « est de soutenir et d’améliorer la littératie numérique, incluant celle des étudiants et des professeurs. Un wikipédien en résidence pouvait aider cet aspect. Et Wikipédia est une ressource d’une importance énorme pour tout le monde désormais, bien que nous en sachions très peu sur la plateforme, même lorsque nous croyons le contraire. »

Le mandat de Mme Berson sera de travailler d’abord avec les étudiants et profs de Concordia, mais ses formations et événements, en anglais et en français, seront ouverts à tous publics. « Je veux créer des liens entre ce qui se passe déjà à Montréal — comme les mardis Wiki de la Grande Bibliothèque ou l’atelier mensuel pour les gens qui veulent apprendre — et l’université », poursuit Mme Berson.

La base, c’est d’abord de former davantage de personnes qui ne sont pas des hommes blancs à Wiki

La résidente inaugurale nomme aussi son intention de pousser une approche féministe. Elle rédigera un manuel des bonnes pratiques, « qui n’existe pas encore. Wiki a toute une politique sur la manière d’ajouter une citation, de travailler avec les fake news, mais pas de guide sur la manière de faire des modifications féministes. Je ne peux pas l’écrire toute seule — ça ne serait pas féministe… Ça nécessite plusieurs voix et plusieurs discussions. Ce contexte universitaire, où je peux travailler aussi avec le grand public, est un bon lieu pour ça ».

Comment penser un Wikimédia plus féministe, comme Amber Berson le désire, plus ouvert aux femmes, aux trans, aux non-binaires ? « La base, c’est d’abord de former davantage de personnes qui ne sont pas des hommes blancs à Wiki. » En 2011, d’après une étude de Wikipédia, seulement 8,5 % des rédacteurs étaient des femmes. Ensuite, croit Mme Berson, les nuances peuvent se faire par la chronologie ou la discussion.

Un exemple ? Éliminer l’accent mis dans les premières lignes d’une biographie sur les relations familiales, par exemple, surtout si la page porte sur une personnalité féminine, et les reléguer un peu plus bas. Mme Berson nomme Ada Lovelace (1815-1851) : « Elle mérite sa page Wiki et elle est célèbre parce qu’elle a été une des meilleures programmatrices d’ordinateurs au monde, point. Pas parce que son père, le poète Lord Byron, était célèbre. Oui, ça pique la curiosité, c’est amusant de le savoir, mais ça n’a pas à faire partie des premières choses à nommer sur Mme Lovelace. Il suffit souvent de simplement déplacer l’information sur la page. »

Autre exemple ? « Je voulais écrire un article sur l’artiste montréalaise Jacqueline Hoang Nguyen, qui vit maintenant à Stockholm. Je me suis fait dire par la communauté que le magazine Canadian Art n’était pas une référence assez crédible pour justifier une entrée sur elle, que cette couverture n’était pas assez importante. Alors, je m’engage, je poursuis la discussion, j’explique que Canadian Art est plus que crédible et respectable, que c’est un magazine spécialisé.

Parfois, en appliquant certaines politiques de Wikipédia, on risque d’exclure des pages qu’on voudrait vraiment inclure. Il faut davantage de voix diverses qui discutent des politiques internes de Wikimédia, de ce que sont de “bonnes” sources et références. Éventuellement, nous pourrons valoriser ainsi, sur la plateforme, des connaissances non reconnues par les universités. Je pense à des sources qui ne sont pas traditionnelles, aux connaissances des Premières Nations ou aux traditions orales, par exemple. »

N’est-ce pas un programme ambitieux pour une petite année de résidence, à temps partiel (un jour par semaine) ? « Je suis là pour démarrer des projets qui pourront se poursuivre ensuite sans moi ; pour ouvrir des portes », estime Amber Berson. La bibliothèque de Concordia évaluera plus tard si elle reconduit cette résidence.

Une résidence Wikipédia?

Le concept s’est incarné pour la première fois en 2010, quand le British Museum a offert un tout premier poste, bénévole, au wikipédien fini Liam Wyatt. Depuis, des institutions telles que le Château de Versailles, le Musée Picasso ou les US National Archives ont répété l’expérience. « C’est une tendance en train de se dessiner au Canada », a indiqué le président de Wikimédia Canada, Benoît Rochon, qui reçoit de plus en plus de demandes d’établissements, et tout particulièrement d’universités, intéressés par le concept. Une tendance qui suit celle des grandes institutions, qui souhaitent de plus en plus apporter leur grain de sel à Wiki.