Et si on riait de la mort?

Charles Beauchesne partage le fruit de ses réflexions sur la mort dans le spectacle Les corbeaux me regardent d’un air bizarre, présenté dans le cadre du Zoofest.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Charles Beauchesne partage le fruit de ses réflexions sur la mort dans le spectacle Les corbeaux me regardent d’un air bizarre, présenté dans le cadre du Zoofest.

Il n’est utile de réfléchir à la mort que dans la mesure où cet exercice permet aussi — excusez la lapalissade — de réfléchir à la vie, plus précisément à ce que l’on souhaite accomplir pendant la quantité donnée (mais inconnue) de journées qui nous est impartie.

En passant le cap de la trentaine, Charles Beauchesne, sans raison particulière outre son imagination prompte à s’emballer, se met à être obsédé par sa propre finitude, et se repasse en boucle, dans le cinéma de sa tête, le film d’horreur de certaines morts spectaculairement absurdes relayées par les nouvelles au cours des dernières années (celui d’une adolescente s’étant noyée après avoir trop bu, ou de cette jeune femme happée par un bloc de béton, dans un resto du centre-ville).

« Trente ans, c’est la fin des années où t’es officiellement jeune. Ne me restait plus qu’à redescendre jusqu’à la rivière Styx », raconte, en rigolant, l’humoriste visiblement doté d’un sens aigu de l’hyperbole dramatique.

Membre de la cohorte 2010 de l’École nationale de l’humour, le comique peine pendant sa vingtaine à imposer son style à la fois cérébral et enfantin, littéraire et sinistre, privilégiant une perspective qui arracherait sans doute un sourire à un certain Baudelaire — « Mon objectif, ça a toujours été de trouver ce qui est beau dans ce qui est laid et ce qui est laid dans ce qui est beau. » — mais qui ne rameutait pas forcément les foules.

« J’étais malheureux, j’étais en colère, j’étais plein d’amertume, mes affaires n’allaient pas aussi bien que je le voulais et à un moment donné, je me suis mis à me dire : ça se peut que je meure sans avoir laisser ma marque dans l’univers. » Les corbeaux me regardent d’un air bizarre, c’est le titre (suave) du spectacle qu’il présente cette année à Zoofest, une chronique de son nouveau rapport — apaisé — à cette inévitable éventualité. Rien de moins qu’un face-à-face avec la fatalité.

Comment Charles Beauchesne s’est-il soustrait à l’ombre qui menaçait de l’avaler ? D’abord en se réconciliant avec l’idée d’une trajectoire artistique et professionnelle en marge, qu’aura rendue possible l’émergence, au coeur du vaste écosystème comique, d’espaces permettant aux étranges fantaisistes dans son genre de s’épanouir.

Singularité

En 2015, le passionné d’histoire faisait figure de rare hurluberlu au coeur de la programmation de Zoofest, où il offrait alors une conférence entre sérieux et loufoquerie sur la peste noire (Charles Beauchesne parle de la peste noire pendant 60 minutes). Il compte aujourd’hui parmi une masse critique d’humoristes alternatifs, mais célébrés, qui vont cueillir leurs rires ailleurs que dans les contrées trop explorées du quotidien, et qui s’en trouvent récompensés par un public avide de propositions singulières. Parlant de singularité : Beauchesne imagine avec son ami Jessy Sheehy, toujours pendant Zoofest, LeComédiéval Show, un spectacle inspiré de leur expérience dans l’univers des jeux de rôle grandeur nature.

« Continue à faire ce que tu aimes en faisant fi de la probabilité de succès », écrivait-il en 2017 dans Urbania à l’intention de ses jeunes collègues, et sans doute un peu à son intention à lui. Et depuis, parce que l’existence est ainsi faite, Charles Beauchesne n’a jamais connu autant de succès. « C’est aussi à 30 ans que j’ai eu cette réflexion-là : faut pas se faire chier dans la vie. Faut faire des affaires qu’on aime et éventuellement des gens vont venir connecter avec le plaisir que t’as eu à créer cette affaire-là. »

Réorienter son nihilisme

La relative harmonie liant désormais Charles Beauchesne à sa conscience de la mort n’aurait évidemment jamais été possible sans plusieurs heures d’introspection. « Toutes ces choses-là sont condamnées à être oubliées », lance-t-il au début d’une longue tirade théâtrale, en désignant le bar où nous sommes accoudés. Si l’on se fie à son air affolé, le pauvre garçon derrière le comptoir ne s’était visiblement pas astreint aux mêmes questionnements.

Je pense que j’ai réorienté mon nihilisme: aujourd’hui, pour moi, c’est cool d’exister, et ça l’est encore plus parce que je sais qu’à un moment donné je n’existerai plus

« Je pense que j’ai réorienté mon nihilisme : aujourd’hui, pour moi, c’est cool d’exister, et ça l’est encore plus parce je sais qu’à un moment donné je n’existerai plus. Un jour, peu importe, les humains vont arrêter d’exister. L’univers va nous oublier. Plus personne va se rappeler de Jules César. Moi, ça m’enlève automatiquement toute la pression du monde de savoir que tout sera oublié. Je pourrais tout abandonner et commencer à sniffer des crayons marqueurs jusqu’à la fin de mes jours, et en fin de compte, dans l’immensité de l’univers, je serais à égalité avec Mozart. »

Mais comment, après avoir ainsi mesuré l’insignifiance de tout, trouver l’énergie pour se réveiller le matin et ne pas sombrer dans… le reniflage de crayons marqueurs ? « Il faut se concentrer sur le plaisir qu’on a à créer des affaires, à se mettre en danger, à vivre des émotions fortes, à rencontrer des humains. Maintenant que je sais que rien n’a d’importance, tout en a. »

Les corbeaux me regardent d’un air bizarre, de Charles Beauchesne // Le Comédiéval Show

Les 14, 15, 19 et 20 juillet à 20 h 30 aux Katacombes // Les 12, 16 et 17 juillet à 19 h aux Katacombes