Ils sont ce qu’ils sont

Souvent propulsé par une énergie brute, Somos explore aussi la lenteur et la subtilité.
Photo: Montréal complètement cirque Souvent propulsé par une énergie brute, Somos explore aussi la lenteur et la subtilité.

Entre dépouillement et mise à nu, le groupe d’artistes colombiens El Nucleo lève le voile sur une partie d’eux-mêmes dans une performance livrée sans artifices ni décors, marquée par l’énergie brute et la touchante complicité qui unit six artistes venus des rues de Bogotá.
 

Cette troupe, qui en est à son deuxième passage à Montréal complètement cirque, avait épaté dans Warm et Quien Soy en 2015, notamment lors d’une performance extrême exécutée à deux pas de 40 projecteurs brûlants explorant l’idée de la douleur et des limites du corps humain.

De retour avec quatre de leurs compatriotes colombiens, les artistes Wilmer Marquez et Edward Aleman nous emmènent cette fois au cœur de leur intimité et de l’amitié qu’ils ont scellée avec d’autres acrobates de la rue dans le quartier de leur enfance.
 

C’est en quelque sorte un retour aux sources, à la fois humain et culturel, que livrent ces Colombiens sur un plateau nu, aux équipements techniques exposés, avec pour tout décor le jeu de la lumière sur les corps. Les espadrilles de chacun, suspendues par les lacets en fond de scène, évoquent les shoefiti, ce geste issu de la culture de rue qui consiste à marquer son territoire.

Cirque-vérité

L’exercice prend rapidement des allures de répétition, de rencontre spontanée, par moments de rite tribal ou initiatique, tant les artistes semblent plongés dans leur bulle, échangeant sourires, accolades et clins d’œil.
 

Rapidement, sur une pile de matelas projetés pêle-mêle, les mains à mains et équilibres audacieux s’enchaînent, révélant la virtuosité de ces acrobates hors norme. Corps soudés, qui tantôt se portent et qui tantôt s’étreignent, l’alchimie et l’amitié qui règnent dans ce groupe touchent et émeuvent à la fois. Entre tensions et explosions, les corps souples bondissent et s’arc-boutent, exposant au grand jour une sensualité masculine rarement explorée.
 

L’humour effleure aussi cette partie de franche camaraderie, lors d’extraits alternant entre ballet classique et salsa débridée. Cette singulière rencontre humaine est traversée par les références culturelles issues du métissage des deux continents dans lesquels les deux fondateurs d’El Nucleo ont grandi, l’Amérique latine et l’Europe, mêlant capoeira, ballet classique et cirque contemporain.
 

Dans ce très bel exercice de mise à nu, exacerbé par un éclectisme musical séduisant et des éclairages somptueux qui lèchent et dessinent le relief des corps dans la pénombre, les artistes se présentent tels qu’ils sont, sans jeu de mise en scène, de scénario ou d’interprétation. Une sorte de cirque-vérité, à l’image de ses interprètes, où chacun impose son rythme, expose sa singularité.
 

Souvent propulsé par une énergie brute, Somos explore aussi la lenteur et la subtilité dans de très beaux moments, notamment quand l’un des interprètes semble flotter et culbuter comme un astronaute en apesanteur au-dessus du plateau, porté par ses cinq acolytes.
 

Rien ne vient briser la complicité et la fluidité de ces acrobaties solidaires, livrées à bout de bras et à force de sueur, portées par les nuages de talc qui flottent comme autant de nuages poétiques entre les jets des projecteurs.
 

On n’aurait pu trouver un titre plus moulé sur mesure pour décrire ce fraternel Somos. Ils sont six, ce sont eux. Ils sont ce qu’ils sont.

Somos

El Nucleo, France-Colombie. À la Tohu, jusqu’au 14 juillet.