ONF: la nomination du commissaire passe mal

L’ONF déménagera bientôt son siège social dans le Quartier des spectacles. Le logo de l’institution a récemment été décroché des bâtiments actuels du chemin de la Côte-de-Liesse.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’ONF déménagera bientôt son siège social dans le Quartier des spectacles. Le logo de l’institution a récemment été décroché des bâtiments actuels du chemin de la Côte-de-Liesse.

La reconduction de Claude Joli-Coeur comme commissaire de l’Office national du film (ONF) ne passe pas auprès d’un groupe de 250 cinéastes. Leur porte-parole affirme que la décision du ministre du Patrimoine représente « un coup de poing frontal » à leur égard. M. Joli-Coeur se sent néanmoins « très légitime » dans ses fonctions.

« Le renouvellement du mandat de Claude Joli-Coeur montre clairement que nos préoccupations n’ont pas été entendues », indiquait vendredi en entretien le réalisateur Philippe Baylaucq, porte-parole de ce comité ad hoc de cinéastes canadiens qui collaborent avec l’ONF. « Nous sommes très déçus, assurément. »

Déçus parce que voilà deux ans que ces créateurs (regroupés sous le nom de NFB/ONF Création) font pression à l’interne et auprès du ministère du Patrimoine pour que soit corrigé « le déclin du financement consacré aux nouvelles oeuvres produites par l’ONF », comme ils l’écrivaient en janvier dans une lettre transmise au ministre Pablo Rodriguez et obtenue par Le Devoir.

« Actuellement, l’argent alloué au contenu créatif représente à peine le tiers de ce qu’il était en 2000, tandis que les dépenses relatives à l’administration, à l’image de marque et aux salaires des cadres n’ont cessé de grimper », soutiennent les réalisateurs. Ainsi, « ce n’est pas tant le montant de l’allocation alloué par le gouvernement à l’ONF qui nous préoccupe que la façon dont celle-ci est dépensée par la direction », mentionnait-on dans la lettre.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le commissaire de l’ONF, Claude Joli-Cœur

Selon Philippe Baylaucq, différentes démarches ont été menées par NFB/ONF Création pour faire part de ces constats : il y a eu des rencontres ou contacts avec les producteurs, la direction, le commissaire Joli-Coeur, un sous-ministre, puis des employés du ministère. En vain, dit-il, puisque le retour de M. Joli-Coeur pour un mandat de trois ans (il est commissaire depuis cinq ans) envoie le message que le gouvernement rejette totalement les préoccupations du regroupement.

« Claude Joli-Coeur a démontré qu’il est capable de livrer des résultats importants, a fait valoir vendredi le cabinet de M. Rodriguez. […] On a confiance qu’il va continuer à aider nos créateurs et notre culture à atteindre de nouveaux sommets. L’ONF est responsable de ses propres opérations et décisions et on va continuer de respecter son indépendance. »

Tête dirigeante « déconnectée »

Et pourquoi donc cibler ainsi Claude Joli-Coeur ? « Je n’ai rien contre lui personnellement, répond M. Baylaucq, mais le fait est qu’on a l’impression que la haute direction est déconnectée de la base. » Et c’est bien le commissaire qui est à la tête de cette direction — de même que du conseil d’administration de l’organisme.

Philippe Baylaucq estime que la direction de l’ONF « ne semble pas comprendre qu’après trois décennies de compressions, il n’y a pas de chair autour de l’os. Et que nous sommes toujours les amortisseurs de tous les obstacles que l’ONF rencontre. Quand ils doivent couper, ce n’est jamais dans les conditions [des employés permanents], mais dans le nombre de films ou dans les conditions offertes aux réalisateurs ».

NFB/ONF Création calcule que « seul un dollar sur cinq est attribué aux budgets de production » présentement. Une affirmation que dément Claude Joli-Coeur en nous renvoyant au dernier rapport annuel de l’ONF. On y lit que, sur des charges de 72 millions en 2018, quelque 36 millions sont allés aux « productions audiovisuelles ».

Les réalisateurs contestent la réponse. « Ce chiffre est gonflé par l’inclusion de différents frais fixes et de salaires d’employés administratifs, de même que par d’autres dépenses internes », dit-on.

« Même si c’est sûr que c’est désagréable [comme situation], je prends tout ça avec un certain détachement parce que leur argumentaire est inexact, affirme Claude Joli-Coeur. Notre ministre a été en mesure de faire la part des choses, notre conseil d’administration aussi. Eux n’acceptent pas nos chiffres, qui sont déposés au Parlement. On a un désaccord total sur le fond. Qu’est-ce qu’on peut dire de plus ? »

M. Joli-Coeur promet néanmoins une tournée nationale pour rencontrer les créateurs et les écouter. À cela, Philippe Baylaucq répond que les cinéastes « veulent poursuivre le dialogue. Mais on s’attend à une écoute plus conséquente ».

L’ONF est le deuxième organisme du milieu dont la gouvernance a fait débat dans les derniers mois. En mai, le ministre Rodriguez a débloqué 7,5 millions pour aider Téléfilm Canada à combler un trou budgétaire qui menaçait plusieurs tournages francophones.