Des lettres inédites d’Aznavour mises en vente

Charles Aznavour montant à bord d’un avion en partance pour le Mexique, le 17 septembre 1966
Photo: Agence France-Presse Charles Aznavour montant à bord d’un avion en partance pour le Mexique, le 17 septembre 1966

Le mois de novembre 1961 devait être froid à Montréal et Charles Aznavour, de passage au Théâtre de la Comédie-Canadienne cette année-là, était un brin malade et se voyait déjà, non pas en haut de l’affiche, mais plutôt dans les bras de Claude Maissiat, son amour du moment, rue du Marché aux herbes, à Bruxelles.

« J’aimerai que tu m’envoies ton adresse le plus vite possible et que tu laisses des instructions pour que je puisse avoir la clef en arrivant », lui écrit-il alors, depuis sa chambre au Queen’s Hotel, coin Peel et Saint-Jacques à Montréal, en ajoutant : « En dehors de ça, j’ai une forte bronchite, mais comme tu dois le penser, ça ne m’empêche pas de travailler. »

J’ai une forte bronchite, mais comme tu dois le penser, ça ne m’empêche pas de travailler

Ce sont des lettres manuscrites écrites dans un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, entre 1958 et 1964, que la maison de ventes aux enchères Cornette de Saint Cyr à Paris se prépare à faire apparaître sur le marché de l’idolâtrie vendredi. Quarante-deux lettres autographiées et signées, dont quelques-unes envoyées depuis Montréal, neuf cartes postales et neuf télégrammes qui saisissent sur un total de 118 pages la relation épistolaire entre le chanteur et la jeune Claude, comme une parenthèse de six ans un peu bohème dans la vie sentimentale complexe d’Aznavour à cette époque.

L’homme est dans l’antichambre de la gloire. Il sort alors de deux mariages consécutifs qui ont fini en queue de poisson, l’un avec Micheline Rugel Fromentin et l’autre avec Evelyne Plessis. Il n’a pas encore fait la connaissance de Ulla Thorsell, son amour ultime avec qui il a passé les 50 dernières années de sa vie. Et le ton de la correspondance, dans cet entre-trois, témoigne de cette liberté et de cette passion dévorante pour une jeune fille qui a 18 ans de moins que lui et qu’il a rencontrée en 1958 dans les coulisses du cabaret Alhambra de la rue de Malte dans le onzième arrondissement de Paris.

« Je me suis installé une chambre comme j’ai le secret avec électrophone, magnétophone, table de travail, machine à écrire et comme je n’ai pas de piano, j’ai acheté une guitare bon marché, mais je n’ai pas encore eu le temps de faire quoi que soit, lui écrit-il depuis l’Allemagne où il est de passage pour le tournage du film Le passage du Rhin sous la direction d’André Cayatte. Dans ma chambre, ce qu’il manque c’est une photo de toi. C’est peut-être bourgeois comme conception. Mais il ne me déplaît pas de l’être quand il s’agit des choses ou des gens que j’aime. »

La même poésie qu’en chanson

Ces fragments d’intimité ont été confiés à la maison d’encans par Claude Maissiat elle-même, qui espère en obtenir au moins entre 30 000 et 40 000 euros. « C’est la valeur de ces sentiments, résume à l’autre bout du fil Olivier Devers, expert chez Cornette de Saint Cyr. Ce lot de lettres est exceptionnel, mais aussi remarquable puisqu’à travers les petits riens de la vie quotidienne, les mots doux, les décalages horaires, les voyages, il témoigne d’un amour de jeunesse, de la naissance d’une star et d’une époque », et ce, depuis Bruxelles, New York, Copacabana, Athènes, Rome ou Marrakech… d’où toutes ces lettres ont été écrites.

« Voilà encore un pays conquis, raconte Aznavour à Claude depuis Rio de Janeiro. Ma première a eu lieu devant un des publics des plus snobs et des plus réservés qu’il soit. Tenue de soirée de rigueur, ces dames diamantées, envisonnées devaient en principe selon leurs habitudes applaudir du bout des doigts, mais il n’en a rien été, elles m’ont même envoyé des fleurs sur la scène. Et les maris, ces messieurs de la haute société brésilienne, étaient déchaînés. J’ai tenu la scène près d’une heure, il m’a fallu leur débiter seize chansons, j’en suis infiniment satisfait et heureux. »

Entre évocations sentimentales et confidences intimes, Charles Aznavour y fait apparaître plusieurs grandes figures de son temps, dont Johnny Hallyday, Eddie Barclay et sa femme Nicole, qui, un soir, « ont dîné à la maison », écrit-il. « J’ai été me coucher bien avant qu’ils ne partent because ce matin je me levais de très bonne heure. » Il est question de Lino Ventura, mais aussi de Gilbert Bécaud, qui « a toujours essayé de me prouver son amitié en essayant de coucher avec les personnes avec lesquelles j’ai toujours été, exprime le chanteur sur le papier. Comme je vois, il continue ».

Depuis l’Espagne, où il s’ennuie, Aznavour va également laisser sa réflexion sur l’ambition se répandre dans un de ses échanges avec la jeune Claude, à qui il résume sa rentrée prochaine à Paris où il a « bien l’intention de laisser tout le monde sur le cul avec la présentation de [son] tour de chant », écrit-il. « Je veux justement arriver à être le cas du music-hall français et là tu peux me croire, pour ça, je vais y mettre le paquet. » Et d’ajouter : « Rien d’autre, sinon que j’ai écrit un joli tango. »

 

Photo: Maison de ventes Cornette de Saint Cyr Une lettre de la main de Charles Aznavour postée depuis Montréal, en novembre 1961, à Claude Maissiat, son amour pendant six ans.

« Les lettres d’amour écrites par Charles Aznavour sont rares, dit Olivier Devers avec la fierté du prospecteur qui aurait réussi à atteindre une pépite surdimensionnée. À ma connaissance, ce sont les premières qui font leur apparition », avec cette charge émotive de circonstance. « Cette semaine, une personne est venue prendre connaissance du lot et était très émue à l’idée de pouvoir toucher ces lettres » qui donnent un accès inédit à la passion de l’artiste, mais aussi à une poésie jamais très éloignée du texte de ses chansons.

Depuis le Drake de New York, où il est descendu après son passage à Montréal et avant de rentrer à Bruxelles, il écrit : « Les années passent, les Hôtels restent debout comme des souvenirs sur des souvenirs. Sans mémoire la pierre n’en a pas et la pierre américaine encore moins que les autres. Moi comme hier, comme demain comme toujours je pousse le temps. Je le fends pour passer à travers. Mais finalement mes pas se posent toujours dans mes anciennes traces de pas. Je t’embrasse. »

À cette époque, elle était jeune. Et il était fou.