Jean-Claude Poitras: la fabuleuse histoire d’un grand couturier

Plusieurs formes d’expression nourrissent l’inspiration du designer Jean-Claude Poitras: cinéma, chanson française, jazz, danse, poésie, peinture, littérature...
Photo: François Ozan, Agence Icône Plusieurs formes d’expression nourrissent l’inspiration du designer Jean-Claude Poitras: cinéma, chanson française, jazz, danse, poésie, peinture, littérature...

Le Musée de la civilisation à Québec présente jusqu’au 15 septembre Jean-Claude Poitras – Mode et inspirations. L’exposition, consacrée au travail de création et aux inspirations du designer de mode québécois, rassemble 160 objets, dont des vêtements et des documents d’archives. Une sélection de ses plus belles réalisations.

« Sensible, c’est le premier mot qui me vient à l’esprit pour résumer la personnalité de Jean-Claude Poitras », précisait mercredi Stéphan La Roche, directeur du Musée de la civilisation, pour l’inauguration de l’exposition.

Un bref tour de la galerie en compagnie du célèbre couturier a suffi pour être en phase avec le sympathique directeur du musée, qui a visiblement eu du plaisir à travailler avec l’artiste. « Oui, Jean-Claude Poitras est animé d’une grande sensibilité qui n’a d’égale que la passion et la curiosité qui l’animent depuis qu’il est tout jeune. »

À l’image du Québec des années 1950, Montréal est catholique pratiquante. Les rituels religieux inspirent l’artiste et laissent une empreinte durable, compatible avec une curiosité et une attirance pour les cultures étrangères qu’il développe au fil de sa carrière.

Ses premiers défilés de mode, c’est donc à la messe qu’il les a imaginés : « La communion m’inspirait, je voyais valser dans les allées visons et castors. » Le côté liturgique un peu soutane et cérémonial que l’on reconnaît, entre autres dans les formes de ses manteaux, souffle comme une brise fraîche à travers son oeuvre.

Les femmes ont aussi marqué sa vie : « Ma grand-mère Marie-Jeanne, mais aussi les tantes, cousines et amies de la famille qui venaient tricoter et crocheter le dimanche soir. »

 
Photo: François Ozan, Agence Icône «Le noir est le symbole de l’élégance absolue. Le noir est une couleur de lumière.» - Jean-Claude Poitras

Une capsule audiovisuelle raconte que sa grand-mère, qui était sage-femme — c’est elle qui l’a mis au monde —, lui a offert à l’âge de trois ou quatre ans une poupée. « Je l’adorais, cette poupée. Je l’habillais, je lui imaginais un destin, une vie. Mais je faisais honte à mon père et j’ai dû m’en séparer. Puis, un jour, elle a disparu. Ce n’est qu’à l’été 2018, lors d’un samedi de canicule, alors que je visitais ma tante Aline, qu’elle m’a dit : “J’ai quelque chose à te remettre.” Elle est allée chercher cette poupée qui avait marqué mon enfance et qui allait également marquer mon destin. »

La jolie poupée, vêtue d’une robe rose pâle, fait partie de cette exposition qui réunit quelque 160 objets, dont des vêtements et des documents d’archives (lettres, photographies, publicités, affiches) issus des dons de Jean-Claude Poitras aux musées de la civilisation et McCord.

Les grandes créations

C’est donc dans un parcours ponctué d’objets, d’artefacts et de dispositifs multimédias, le tout campé dans une ambiance épurée et de défilé de mode, que le visiteur découvre l’univers qui a orienté le parcours professionnel de l’artiste.

L’exposition Jean-Claude Poitras – Mode et inspirations se décline en trois zones. La première présente la famille et la religion comme premières sources d’inspiration dans le parcours du créateur québécois. On y découvre notamment les créations rattachées à ses souvenirs d’enfance à l’église et aux rituels catholiques. Le noir joue un rôle de premier plan dans le travail du couturier. En témoigne une robe de deuil. « Le noir est le symbole de l’élégance absolue. Le noir est une couleur de lumière », précise-t-il.

La seconde zone met en évidence l’influence du cinéma, dont M. Poitras est friand, ainsi que des personnalités publiques qu’il a habillées sur demande. Le couple Ingrid Bergman et Humphrey Bogart, dans Casablanca (1942), a marqué à jamais ses imperméables. « D’ailleurs, si Humphrey Bogart était encore vivant, il porterait sûrement un de mes trenchs », dit-il. Sa première collection BOF ! pour Beverini a emprunté à Annie Hall (1977) une allure masculine adaptée pour la femme. Si le glamour cinématographique et ses idoles du 7e art classique (Romy Schneider, Audrey Hepburn, Anouk Aimé, Jeanne Moreau) ont été une grande source d’inspiration pour l’artiste, il s’est aussi nourri d’autres formes d’expression, dont la chanson française, le jazz, la danse, la poésie, la peinture et la littérature.

La troisième zone est consacrée à ses voyages. « Partir très loin pour me déconnecter complètement de mes habitudes de vie a toujours été important pour moi, c’était sacré. » On découvre dans cette section coloris flamboyants, motifs bigarrés et tissus raffinés. Loin de nous, ici, le noir. On craque pour ses kimonos, sa jupe en tissu du Mali et ses vêtements en soie qui ressemblent à du cuir. Et toujours cette élégance dans la création.

« L’élégance aura toujours meilleur goût », aime à dire l’artiste, né à Montréal en 1949 et dont les créations lui ont valu plusieurs prix prestigieux, entre autres le Fil d’or de Monte-Carlo en 1989 et deux griffes d’or, à la fois pour sa collection féminine et masculine.

Photo: François Ozan, Agence Icône

Et si l’habit faisait le moine

« On me connaît pour ma facette minimaliste, mais j’ai un petit côté fou », dit-il en racontant l’histoire du fameux blouson pizza qu’il a créé pour les animateurs de la télévision de Radio-Canada lors des Jeux olympiques de 1976 à Montréal.

Autre côté fou : il a servi de modèle à la jeune artiste et photographe canadienne Libby Oliver, dont l’exposition Coquilles de soi, également inaugurée mercredi, affiche une vingtaine de photographies d’individus enveloppés dans les vêtements qui constituent leur garde-robe et dont l’âge des sujets varie de 9 jours à 88 ans.

« Le vêtement est-il un mode authentique d’expression de soi, alors qu’il a toujours été un symbole de positionnement social ? » s’interroge Libby Oliver. Peut-être ne s’habille-t-on que pour se protéger ou se délayer dans une communauté de son choix ?

Quoi qu’il en soit, cette exposition originale de photos d’individus, connus ou pas, croupissant sous des amas de vêtements, les leurs, ne laisse pas indifférent. Ah oui, il semble toujours y avoir un petit élément, une particularité propre à l’individu qui fait en sorte que vous le reconnaîtrez. Jean-Claude Poitras ? Ses lunettes, peut-être.

L’exposition Jean-Claude Poitras

Mode et inspirations est à l’affiche au Musée de la civilisation, à Québec, jusqu’au 15 septembre 2019. Elle prendra l’affiche au Musée McCord, à Montréal, du 24 octobre 2019 au 26 avril 2020.