OK LÀ! débute vendredi soir à Verdun

Un paysage croqué un soir de l’événement en 2018
Photo: Yannick Grandmont Un paysage croqué un soir de l’événement en 2018

Le livreur de bière s’appelle Raymond. Ses premiers mots, en sortant du camion, sont : « Tabarnak, les gars. » Une exclamation dont la polysémie résume toute l’admiration que méritent les deux hommes menant aujourd’hui Le Devoir à Verdun. Ce même arrondissement qui avait interdit l’alcool dès la fin du XIXe siècle, avant de s’attaquer au port des « shorts trop courts » en 1963. Celui aussi où s’amorce ce soir l’édition 2019 du festival OK LÀ !.

Tandis que les caisses de bière s’accumulent dans la cuisine de Michael Bardier, fondateur de l’agence de spectacles Heavy Trip, et que son acolyte, le cinéaste Charles-André Coderre, semble drainé par deux semaines de tournée avec Jerusalem in my Heart, un constat s’impose : à l’exception du duo Billy McFarland et Ja Rule — responsable du désastreux Woodstock pour instagrammeurs que fut le Fyre Festival —, une armée de deux bougres est parfois plus efficace qu’une société subsidiaire pour organiser un événement. Le OK LÀ ! et sa programmation de musique expérimentale et de cinéma performatif en plein air, aussi gratuite que la rhinite saisonnière, en sont la preuve.

Repenser le mot « festival »

À un jet de pierre de notre lieu de rencontre, les marteaux-piqueurs cabossent du caillou, les groupes communautaires communient au Bâtiment 7 et quelques grosses douceurs du capitalisme 3.0 organisent une conférence sur la mobilité, ou allez savoir quelle autre raison de s’acheter de nouveaux souliers et d’utiliser Uber pour aller les montrer. Le quartier change rapidement. La nécessité étant mère de l’invention, une première question s’impose : à quoi (ou à qui) sert un autre festival montréalais ? « Va chercher de la bière d’abord si on starte ça de même », interjette Bardier.

Il y a une réelle fenêtre pour les artistes. Ce n’est pas comme ces concerts où les deux taureaux d’une marque très connue font de l’ombre à un musicien noise censé être le centre de l’attention.

Une gorgée plus tard, il ose une réponse : « Les programmations de festivals ne sont généralement pas audacieuses. » Pour la paire, en 2019, l’Homo festivus est devenu une donnée monnayable en fonction de ce qu’il consomme et des lieux qu’il visite.

Charles-André Coderre explique : « Les festivals de musique sont une occasion d’activation pour les marques… » Bardier complète la phrase en ironisant : « Ton band va surtout jouer sous la tente Heineken. »

OK LÀ ! est différent. « Il y a quelques ressemblances avec Suoni Per il Popolo, dit Coderre, mais de prime abord, nous voulions créer une série d’événements à Verdun. Pas un autre festival. » Bardier ajoute : « C’était un quartier dry jusqu’à récemment. Ç’a évolué, mais encore là, pour boire une bière ou voir un spectacle dans un environnement qui nous plaît, ce n’est pas l’idéal. »

OK LÀ !, baptisé en l’honneur d’une chanson de L’Infonie (groupe mené par Raôul Duguay et Walter Boudreau il y a un demi-siècle), était initialement une tentative de voir s’il y avait possibilité de rallier une foule, en dehors du Mile-End, pour de la musique et du cinéma « exploratoires ».

La première édition, à laquelle ont pris part Jessica Moss, Ben Shemie (Suuns) et Radwan Ghazi Moumneh en 2017, a été concluante. « Des gens, comme [l’improvisateur montréalais] Sam Shalabi, qui jouent presque chaque mois à Montréal, nous ont confié avoir l’impression de se produire dans une ville différente », soutient Coderre.

Proximité et communauté

L’aspect proximité et communauté est capital pour le duo. « On veut que ça reste petit. Il y a une capacité maximale au stationnement, anyway. On s’investit où l’on vit. Il y a une réelle fenêtre pour les artistes. Ce n’est pas comme ces concerts où les deux taureaux d’une marque très connue font de l’ombre à un musicien noise censé être le centre de l’attention », blague à moitié Charles-André Coderre.

Les deux jeunes pères de famille oeuvrent avec l’appui de la Société de développement commercial Wellington. Une confiance aveugle, assurent-ils. « Ils ne nous disent pas “c’est qui ça” en voyant l’affiche », précise Michael Bardier en pointant, à titre d’exemple, le nom de l’Américain Robert Aiki Aubrey Lowe.

Photo: Yannick Grandmont L’artiste Bruce McClure (au fond) pendant une performance à l’édition 2018

Si le lieu où se déroule le concert est inusité, le tandem se dit inspiré par les soirées qu’organisait Radwan Ghazi Moumneh dans le stationnement du studio Hotel2Tango, par les projections du collectif Double Negative à la défunte Kabane 77, ainsi que par des festivals comme Le Guess Who, aux Pays-Bas. Question de demeurer communautaire, la nourriture de l’édition 2019 sera préparée par Le Potager africain, une entreprise d’économie sociale dont la mission est de voir à l’intégration des femmes immigrantes.

La paire tente de ce fait de rameuter des invités souvent absents du radar culturel montréalais. Le passage de Rose Kallal — qui offrira une prestation sonore en direct pour accompagner l’une de ses oeuvres cinématographiques — en est un exemple, au même titre que la venue de la compositrice minimaliste Michele Mercure, qui sera de la soirée du 9 août.

Alors que la liste des invités potentiels des prochaines éditions s’allonge continuellement, de l’aveu des deux organisateurs, leur mission constitue simplement un travail en continu. « Au final, on fait beaucoup avec peu. » Comment Raymond disait-il cela, déjà ? Ah oui, tabarn…

OK LÀ !

Vendredi 14 juin, samedi 13 juillet et vendredi 9 août, à 19 h (beau temps, mauvais temps), au stationnement Éthel à Verdun. Gratuit pour tous.