Isarathen: une passion néoclassique

Le Centre de documentation de Munich sur le national-socialisme occupe l’emplacement de l’ancienne Braunes Haus, premier immeuble du NSDAP.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le Centre de documentation de Munich sur le national-socialisme occupe l’emplacement de l’ancienne Braunes Haus, premier immeuble du NSDAP.

Juste en face du Centre de documentation sur le nazisme de Munich, entre l’immeuble du führer et celui du parti, se trouvent les ruines des deux mausolées aux 16 martyrs de la tentative de putsch de 1923 qui a ensuite envoyé Adolf Hitler en prison, où il a écrit Mein Kampf. La cérémonie du 9 mars était une des plus importantes du calendrier nazi.

Les deux temples funéraires (ehrentemple) ont été dynamités par les Américains pour ne pas en faire des lieux de pèlerinage néonazi. Les herbes folles et quelques arbres recouvrent les sites.

« C’était la première manière de négocier avec ce passé, dit Paul-Moritz Robe du Centre de documentation sur le national-socialisme. On dynamitait et on arrachait les croix gammées. Le gazon a repoussé et les gens ont oublié. On dit en allemand que si du gazon pousse sur un lieu, on l’oublie. »

 

Il explique que dans les années 1970-1980, les ruines ont été protégées des bulldozers par la découverte de petites grenouilles rares, une espèce protégée. Les discussions pour construire son musée ont commencé en 1990 et ont mis 25 ans à aboutir.

La place royale est en face. Le roi Ludwig I a développé la Königsplatz au XIXe siècle pour célébrer l’architecture antique. Sa Glypothek abritait des collections antiques d’Égypte ou de Grèce dans des immeubles néoclassiques. Munich, une des plus fortes capitales culturelles de l’Allemagne, se décrivait alors comme Isarathen, l’Athène-sur-Isar.

« La place et ses musées montrent comment les rois de Munich ont décidé d’arranger leurs collections, explique Anne Uhrlandt de l’Institut central pour l’histoire de l’art. Ils ont utilisé le style grec parce qu’un de leurs oncles était roi de Grèce. Les nazis ont imité et prolongé cette fascination pour le monde ancien et son élégante architecture monumentale tout autour de la Königsplatz. Un oeil non exercé n’y voit qu’un seul développement uniforme. »

Hitler a assouvi très tôt cette passion néoclassique avec le premier architecte du régime, Paul Ludwig Troost (1878-1934). La place royale a été recouverte de granit dans les années 1930 pour faciliter les défilés militaires. La place en partie regazonnée sert maintenant aux rassemblements festifs. Le groupe Kiss y donnait un concert la semaine dernière. Une autre revanche de l’art dégénéré…

Des bosquets et des arbres cachent maintenant à dessein des édifices nazis à partir de la place royale. Une manière végétale de négocier avec le passé dans cette terre où les plantes et les pierres elles-mêmes doivent parfois avoir honte de ce qu’elles ont vu et doivent souhaiter oublier.

Une topographie de la terreur

Les lieux de mémoire se multiplient en Allemagne et autour de Munich en particulier pour former une sorte de topographie de la terreur. Le récent Musée sur l’histoire du nazisme de Munich reçoit plus de 100 000 visiteurs par année. Le camp de concentration de Dachau, premier du régime répressif, en périphérie de la ville, attire des centaines de milliers de visiteurs chaque année. Le camp comprend des lieux satellites, dont le mémorial du champ de tir SS de Hebertshausen où ont été massacrés plus de 4000 prisonniers soviétiques.

Le tourisme plus ou moins noir se développe.

Des visites guidées allant de lieux maudits en sites commémoratifs sont offertes en ville. Le seul site toursbylocal.com propose onze guides accompagnateurs.

Internet fournit aussi des tracés à suivre soi-même. Un d’entre eux relie des lieux centraux du parcours exceptionnel des membres du mouvement de résistance de la Rose blanche. Il commence à l’immeuble habité par les jeunes Hans et Sophie Scholl et se termine à la faculté de médecine fréquentée par Hans.

Sa soeur Sophie est la femme la plus admirée du XXe siècle par les Allemandes, selon un récent sondage. Un buste d’elle, avec sa coupe à la garçonne, placé à l’intérieur de l’immeuble, était fleuri de roses blanches le 6 juin, jour du 75e anniversaire du débarquement de Normandie. Un petit musée tout récent est installé en contrebas du grand hall où les rédacteurs et lanceurs de tracts antinazis ont été arrêtés puis guillotinés en 1943.

Des reproductions de ce matériel et des photos des membres du mouvement de résistance sont incrustées dans les pavés devant l’édifice de la Ludwig-Maximillians-Universität. Cette technique ressemble à celle des « pierres d’achoppement », ou stopelsteine, de l’artiste Gunter Demnig. Chacun de ces petits marqueurs de mémoire coulés dans le métal est inséré dans le sol devant le dernier domicile d’une victime du nazisme. La face visible présente le nom de la victime, sa date de naissance et sa destinée tragique.

Le projet de patience, financé par des dons privés, compte déjà des milliers de ces marqueurs qu’il faut souvent dénicher patiemment. Il s’en trouve un peu moins d’une centaine à Munich, tous sur des terrains privés parce que la Ville n’en veut pas sur les voies publiques.

Il y en a trois devant le 100, de la Augustentstrasse du quartier Maxvorstadt, commémorant trois juifs assassinés par la Gestapo. Si on ne fait pas attention, on piétine ces pierres d’achoppement en entrant dans la cour de l’immeuble.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir