L’art actuel sur fond d’art religieux

La Foire en art actuel de Québec, en 2018<br />
 
Photo: Stéphane Audet La Foire en art actuel de Québec, en 2018
 

Lancée en 2013, la Foire en art actuel de Québec survit et s’est même envolée. La voilà, comme l’an dernier, incrustée dans une église patrimoniale, la chapelle des Jésuites. La foire a cependant gardé sa mission première : défendre des artistes sans galerie, sans marchand.

Petite foire, grand décor. Ou alors, art actuel sur fond d’art religieux. Peu importe comment on la prend, la Foire en art actuel de Québec (FAAQ) puise dans le jeu de contrastes depuis qu’elle a choisi pour emplacement la chapelle des Jésuites. C’est en effet dans l’édifice patrimonial du Vieux-Québec que se tient la 6e édition de cet événement.

« C’est une foire, mais un peu particulière, avec une formule unique », reconnaît Florence-Agathe Dubé-Moreau. L’auteure et historienne de l’art a été invitée à signer le commissariat de l’événement. Elle a eu à choisir les artistes et les oeuvres, ainsi qu’à concevoir la mise en espace. La foire de Québec n’est pas un salon de stands, mais bien une exposition.

« Ce qui fait la particularité de cette foire, commente la récente diplômée à la maîtrise de l’UQAM, c’est qu’elle a été fondée par le milieu des arts de Québec, soit par quatre historiennes de l’art et le réseau des centres d’artistes. » Autrement dit, cette fête marchande n’a été pensée ni par le marché ni par l’Association des galeries d’art contemporain, contrairement à la foire montréalaise Papier.

Photo: Élise Provencher Élise Provencher, «Un bon combat», 2018, céramique

Il faut dire qu’à Québec, les galeries privées, et donc marchandes, se comptent sur les doigts d’une main. Selon Florence-Agathe Dubé-Moreau, ce n’est pas pour pallier cette absence de galeries que la foire existe, car « des collectionneurs, il y en a à Québec », dit-elle.

Après six ans d’existence et malgré son succès en matière de ventes, la foire demeure aux yeux de la commissaire une activité valable.

« C’est un espace de marché qui a été pensé par et pour la communauté et qui est doté d’une énergie “alternative” et dynamique », fait-elle noter.

Il n’est plus question d’éveiller l’âme collectionneuse de la ville, comme au début de la foire en 2013. En moyenne, une soixantaine d’oeuvres trouvent preneur. En 2018, 2000 visiteurs s’y sont pointés, ce qui demeure tout de même en deçà des 11 000 comptabilisés à l’édition 2019 de Papier.

Photo: Shanie Tomassini Shanie Tomassini, «Face It Wyatt», 2018, impression photographique montée sur support en MDF et Bondo, édition 1/3 sur support unique

Les organisateurs de la FAAQ souhaitent maintenir la tendance, voire la surpasser. Un partenariat avec les Jeunes philanthropes de la Fondation du Musée national des beaux-arts du Québec et la vente de billets « collectionneurs » — « qui incluent des crédits d’achat pour stimuler les acquisitions », selon Michelle Drapeau, membre du conseil d’administration — incitent à cet optimisme.

Un clash anachronique

Lors des premières éditions, l’expo-vente s’est tenue à l’intérieur de la coopérative Méduse, coeur de l’identité artistique de Québec. C’est le centre d’artistes L’oeil de poisson qui en a été le principal hôte. L’an dernier, les organisateurs s’en sont détachés et ont établi la foire dans un lieu de culte de la vieille ville.

« Nous avons choisi la chapelle des Jésuites, un lieu méconnu à Québec, mais d’une beauté exceptionnelle, parce que nous trouvons fertile cette rencontre inattendue entre le patrimoine religieux et les arts actuels, commente Michelle Drapeau. Nous avons discerné des dialogues esthétiques surprenants entre les oeuvres et les dorures, les reliefs ornementés et les vitraux colorés de la chapelle. »

C’est un espace de marché qui a été pensé par et pour la communauté et qui est doté d’une énergie “alternative” et dynamique

Cette « expérience hors du commun, hors des lieux de diffusion habituels », selon celle qui a agi cet hiver comme commissaire adjointe de la Manif d’art 9, n’est pas pour déplaire à Florence-Agathe Dubé-Moreau. Celle-ci voit comme très enrichissant « le clash anachronique ». « On entre carrément des cimaises blanches dans l’église, on construit un parcours à l’intérieur », dit-elle, enthousiaste.

La chapelle des Jésuites a aussi quelque chose de familial, qui correspond bien à une foire bâtie pour une communauté tissée serré comme le milieu de l’art de Québec.

Photo: François Simard François Simard, «Naufrage 1», aquarelle et crayon sur papier

L’église et le presbytère, dont la construction a débuté en 1818, sont l’oeuvre de l’architecte François Baillairgé (1759-1830). La décoration intérieure, datée de 1884, a été dirigée par son fils Thomas Baillairgé (1791-1859).

Les sans-galerie

Au bout du compte, ce qui fait l’originalité de cette foire à échelle humaine (maximum 20 exposants), c’est sa vocation axée sur des artistes non représentés par des galeries privées. L’occasion de découvrir le travail d’artistes de la relève méconnus, comme Carol-Ann Belzil-Normand. Les dessins numériques, dépouillés, de la diplômée de l’Université Laval sont portés par un féminisme empreint d’humour. Les objets anthropomorphiques qu’elle propose sont, dit-on, « parés d’attributs violents, érotiques ou sanitaires ».

La FAAQ 2019 permet aussi de retrouver des artistes établis et jadis représentés par des galeries aujourd’hui inactives. C’est notamment le cas de Raphaëlle de Groot et de François Morelli. De la première, la commissaire a choisi des oeuvres tirées du séjour de l’artiste aux îles Mingan en 2018. Du second, elle a opté pour sa nouvelle pratique en collectif. Les dessins de Morelli, Morelli, Moisan sont aussi en partie une affaire de famille.

Photo: Raphaëlle de Groot Raphaëlle de Groot, «Embouchure, La Romaine — La nature n’est pas là pour se faire dessiner», 2017, impression numérique

Foire en art actuel de Québec

À la chapelle des Jésuites, 20, rue Dauphine, Québec, jusqu’au 2 juin