Des bulles à dessein d’ouverture au Festival BD de Montréal

Christine Dallaire-Dupont, participante à l’Expo «Japon» du festival, et Johanne Desrochers, directrice générale du Festival BD de Montréal
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Christine Dallaire-Dupont, participante à l’Expo «Japon» du festival, et Johanne Desrochers, directrice générale du Festival BD de Montréal

Entre les romans graphiques à la Daniel Clowes, les comics classiques américains, les mangas japonais et les aventures franco-belges, où situer la tradition bédé montréalaise ? À la jonction de tous ces courants majeurs, répondent les organisateurs du Festival BD de Montréal, qui a lieu ce week-end.

Le soleil brille sur le parc La Fontaine. Un peu plus loin, l’équipe technique s’affaire à installer les structures et les tentes qui hébergeront les exposants de bédé et les expositions pendant tout le week-end. « On va se souhaiter que ça reste comme ça et qu’il n’y ait pas de pluie ! » lance Johanne Desrochers, directrice générale du grand rassemblement annuel. À la veille du coup d’envoi, l’organisatrice, aux côtés de Christine Dallaire-Dupont, alias Nunumi, auteure de bédés et artiste d’animation, propose une réflexion sur l’état de notre écosystème du 9e art.

« La bédé, on la lit selon les codes du genre avec lequel on a grandi, explique Mme Desrochers. Mais ceux qui grandissent avec la bédé d’aujourd’hui, peut-être qu’ils auront un bassin plus élargi. Il y a 20 ou 30 ans, on trouvait des comics pour enfants, mais pour des mangas ou d’autres types de bédés, on pouvait chercher longtemps. C’est moins niché aujourd’hui. »

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C’est cette constatation d’éclatement et d’accessibilité qui a mené au choix du thème de ce 8e festival qui se déroule gratuitement au parc La Fontaine : « International ». Bien sûr, les artistes et exposants sont d’origines diverses, mais nos créateurs commencent aussi à avoir beaucoup voyagé. À titre d’exemple, le roman graphique Jane, le renard et moi, conte de Fanny Britt et d’Isabelle Arsenault qui parle d’intimidation, a été traduit en 13 langues dans le monde. Mais surtout, le vocable « international » permet de parler de frontières et de la façon de les abattre. Autant les frontières physiques que celles qui existent dans nos têtes. Celles qui définissent les genres comme celles qui décident du sort des humains.

« Ça nous permet de nous intéresser à la ville internationale et à la diversité, poursuit Mme Desrochers. Mais aussi, il y a eu différentes thématiques abordées, autant le passage des frontières que l’identité, mais aussi l’identité de genre. On ratisse large. L’international, c’est le grand chapeau sous lequel on pouvait tout mettre. »

Nunumi a été la copilote (avec l’auteur Philippe Girard) d’un projet d’échange culturel entre artistes locaux et japonais. Selon l’auteure d’Un billet pour nulle part (publié chez Front Froid plus tôt cette année), le public est mûr pour une évolution.

« On est aussi de plus en plus perméables à ce qui se fait dans le monde, dit l’artiste. C’est de plus en plus difficile de catégoriser les styles de bédés par région. Avant, tu avant comics américains, bédés européennes, mangas ; c’était des boîtes assez claires. Mais la perméabilité des idées entre les frontières, ça vient toucher à ça aussi. Quand je voyage au Japon, on me dit que mon dessin est très franco-belge, alors qu’ici, les gens trouvent ça très manga. Forcément, les perceptions ne sont pas les mêmes. »

Il y a 20 ou 30 ans, on trouvait des comics pour enfants, mais pour des mangas ou d’autres types de bédé, on pouvait chercher longtemps. C’est moins niché aujourd’hui.

L’exposition Itai Doshin (qui signifie « plusieurs de corps, unique d’esprit »), présentée dans le cadre du festival, est d’ailleurs l’incarnation de ces mutations. Elle rassemble le travail d’artistes québécois qui se sont rendus au centre d’artistes Ibaraki, au Japon, et de dessinateurs japonais qui ont visité le Québec.

L’expérience permet à Mme Dallaire-Dupont de dresser un constat majeur : notre industrie est plurielle et explosive parce que bien soutenue.

« Au Japon, il y a zéro soutien financier de l’État, ce qui fait que tout le risque repose sur l’éditeur, résume-t-elle. Le résultat est que les éditeurs veulent des choses très précises et les artistes sont un peu mis dans des boîtes. L’évolution de cet art-là est contrôlée par les lois du marché. Toutes les instances gouvernementales qu’on a ici, c’est assez précieux. »

De quoi consolider notre rôle de carrefour. « Je pense qu’on commence à avoir une pas pire position en bédé à l’international, ajoute Mme Desrochers. On a des maisons d’édition spécialisées qui sont là depuis plus de 20 ans. D’autant plus que les maisons d’édition en bande dessinée ont toutes une facture visuelle bien à elles. C’est intéressant de voir que la bédé se développe dans un art qui devient complexe. Ç’a toujours été le cas, mais là, on le voit plus que jamais. »

Photo: Nunumi Trois dessins de Christine Dallaire-Dupont, alias Nunumi, auteure de bédé et artiste d’animation