Créer ici et conquérir le monde

André Lavoie Collaboration spéciale
Une œuvre chorégraphique de Marie Chouinard. Interprète: Chi Long.
Photo: Marie Chouinard Une œuvre chorégraphique de Marie Chouinard. Interprète: Chi Long.

Ce texte fait partie du cahier spécial CALQ – Caisse de la culture

Vingt-cinq ans, c’est à la fois peu et beaucoup dans l’histoire d’une société et de sa culture. Au cours de ces années, le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) fut non seulement le témoin de ces changements, mais aussi un acteur important. Un rôle apprécié des créateurs et des institutions qui ont bénéficié de son soutien, que ce soit sous la forme d’une bourse ou d’une aide au fonctionnement. À la lumière de cet anniversaire, quatre d’entre eux posent un regard personnel sur l’évolution de leur discipline.

Arts visuels

 

C’est une politique qui a transformé une foule de lieux du Québec. On la surnomme celle du 1 %, soit la Politique d’intégration des arts à l’architecture et à l’environnement, qui a permis à des centaines d’artistes de créer quelques milliers d’oeuvres que l’on peut admirer dans des parcs, des bibliothèques, des hôpitaux, des palais de justice, etc.

Rose-Marie E. Goulet compte parmi ces créateurs qui ont modelé l’espace public, et ce, depuis le début de sa carrière en 1979. À Montréal seulement, on peut admirer son travail au théâtre Denise-Pelletier (La (les) Leçon(s) plurielle(s)) ou à l’Institut de cardiologie (Une affaire de coeur), et elle aussi connue pour sa contribution à la mémoire des victimes du drame de Polytechnique (Nef pour quatorze reines).

Photo: Louise Bilodeau «Monument pour A» de Rose-Marie E. Goulet au Centre des congrès de Québec, 1996

Dès ses premières participations au programme au début des années 1980, l’artiste, plusieurs fois boursière du CALQ, a senti que cette initiative n’était pas bien vue de ses collègues. « Certains étaient mal à l’aise avec l’idée de la commande, se souvient celle qui voulait déjà à l’époque suivre les traces de Michel Goulet, Peter Gnass et Pierre Granche. Il y avait une scission entre la pratique de l’art public, et l’autre, privé, celui des galeries et des musées. »

Celle pour qui ce passage de l’un à l’autre ne fut jamais un problème constate que beaucoup d’artistes ont évolué dans ce sens pendant les deux dernières décennies, de même que la population face à l’art public. « Chaque personne a son regard, mais plusieurs sont maintenant capables d’interpeller les autres pour défendre leur point de vue. »

Littérature

 

« Comme je l’ai souvent répété : “Si un poète savait exactement ce qu’il veut dire, il ne ferait pas de poésie.” »

Ainsi s’exprime Denise Desautels (D’où surgit parfois un bras d’horizon, Cimetières : la rage muette), dont l’oeuvre, qu’elle n’hésite pas à qualifier de « sombre », s’étend sur près de 40 ans. Elle reconnaît d’ailleurs que cette longévité vient en partie du soutien du CALQ, grâce à plusieurs bourses, y compris pour assurer le rayonnement de son travail sur la scène internationale.

Cette archéologue de l’intime parcourt le monde pour aller à la rencontre de ses camarades poètes, « pour ouvrir des portes, mais surtout pour nourrir mon écriture », collaborant depuis longtemps avec des artistes en arts visuels (Betty Goodwin, Françoise Sullivan, Michel Goulet, etc.) afin d’illuminer ses livres, ou célébrer par ses mots la démarche créatrice des autres.

Alors que certains de ses recueils sont traduits en catalan et en espagnol, qu’elle fut lauréate en 2010 du prestigieux prix Jean-Arp de littérature francophone, Denise Desautels observe avec contentement l’évolution esthétique de la poésie québécoise, de même que son foisonnement sur le plan de l’édition. Car du début des années 1970 à aujourd’hui, période marquée par deux référendums et bien des remous politiques, la poésie offre maintenant « un grand éventail de possibles ». « Toutes les générations de poètes se côtoient, et participent à des événements de toutes sortes, alors que toutes les formes sont permises, de l’extrême audace textuelle à l’oralité la plus inventive. »

Cinéma

 

Voilà maintenant 20 ans que le mouvement Kino demeure guidé par son seul et même slogan : « Faire bien avec rien, faire mieux avec peu, mais le faire maintenant. » Foyer de création, incubateur de talents, rampe de lancement de courts métrages souvent réalisés avec des bouts de ficelle et plein de bonne volonté, l’organisme a transformé à sa façon le cinéma québécois. Certains de ses fondateurs y prennent une part active, comme Stéphane Lafleur (En terrains connus,Tu dors Nicole), d’autres y ont pris beaucoup de plaisir, comme Philippe Falardeau (Monsieur Lazhar), mais son empreinte se révèle beaucoup plus grande.

« La perception du court métrage a véritablement changé, se réjouit Chantale Lacoste, directrice générale de Kino Montréal depuis 2015. Avant, il était considéré comme des séances de pratique en attendant de faire un long métrage. Maintenant, de plus en plus de courts se distinguent un peu partout à travers le monde, ce qui encourage nos membres. »

Depuis les premiers cabarets, où les participants élaborent leurs films en quelques jours (parfois même quelques heures!), les présentations finales ne sont jamais accompagnées d’une remise de prix. Une philosophie à laquelle Kino tient mordicus, car elle crée « un climat très sain, parce que les gens ne sont pas en compétition, mais en collaboration », selon Chantale Lacoste.

Cet esprit se prolonge avec le milieu cinématographique québécois, alors qu’un important pourcentage du financement provient du secteur privé, et par l’entremise de gens qui, à une époque pas si lointaine, furent d’ardents « Kinoïtes » dans ce mouvement festif où le droit à l’erreur est possible, et salutaire.

Arts de la scène

 

Dans les années 1980, on disait de Montréal qu’elle était la capitale de la danse, statut acquis grâce à la créativité et la fougue de jeunes chorégraphes et danseurs comme Édouard Lock, Louise Lecavalier et Ginette Laurin. La métropole québécoise peut-elle toujours revendiquer ce titre ? « C’est encore une des grandes capitales de la danse », précise Marie Chouinard, une autre figure importante ayant émergé de cette époque charnière, reconnue à travers le monde pour des oeuvres comme Prélude à l’après-midi d’un faune, Le sacre du printemps, et plus récemment Jérôme Bosch : Le jardin des délices.

Au téléphone, de l’Italie et en plein travail de commissaire pour le volet danse de la célèbre Biennale de Venise, Marie Chouinard ne verse dans aucune forme de nostalgie, toujours aussi « heureuse et curieuse » de travailler sur ses propres pièces, et d’être une observatrice privilégiée de l’effervescence créatrice aussi forte dans le domaine de la danse. « Aujourd’hui, nous n’avons pas à envier les gens qui étaient là il y a 25 ou 40 ans. Pas du tout. Montréal est toujours une ville absolument fascinante. »

Et cela ne pourrait être possible sans la présence essentielle du CALQ. Après de nombreux voyages un peu partout à travers le monde, le constat est clair pour Marie Chouinard : « Dans beaucoup de pays, la danse n’est pas soutenue, les artistes ne sont pas soutenus. Je fais partie de ce mouvement qui souhaite une plus grande augmentation du budget du Conseil, mais soyons tout de même reconnaissants de cette situation privilégiée. »

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