Plongée dans l’histoire ouvrière du Québec rural en région

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Au Village historique de Val-Jalbert, le visiteur plonge dans la vie d’une famille ouvrière du XXe siècle.
Photo: Val Jalbert Au Village historique de Val-Jalbert, le visiteur plonge dans la vie d’une famille ouvrière du XXe siècle.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

La Cité de l’Or, près de Val-d’Or, et le Village historique de Val-Jalbert, sur les bords du lac Saint-Jean, sont deux extraordinaires témoins de la vie ouvrière dans le Québec du XXe siècle.

C’est l’histoire d’un village oublié et qui refait surface dans les années 1960 : Val-Jalbert, sur les bords du lac Saint-Jean, qui a connu ses heures de gloire dans les années 1910 avant d’être subitement délaissé au milieu des années 1920. En 1942, le gouvernement du Québec exproprie le site pour cause de taxes impayées et celui-ci devient un véritable village fantôme. La végétation y reprend ses droits et l’endroit, qui pendant une décennie avait été au summum sur les plans technologique et social, disparaît dans les méandres de l’histoire.

Et pourtant, quelle histoire ! À la fin du XIXe siècle, Damase Jalbert entreprend la construction d’une pulperie située sur la rivière Ouiatchouan, au pied de la chute, près de Chambord. Tout va très vite. La demande en papier est grande et le potentiel forestier de la région, immense. Sur ce terrain, il y a déjà une maison, un moulin à farine et de la machinerie. Dès 1901, les travaux de construction de la nouvelle usine et du futur village sont mis en branle. Une voie ferrée d’un kilomètre et demi de long est aménagée afin de relier la pulperie du pied de la chute au village de Chambord. Un barrage de neuf mètres de haut est érigé. Le complexe industriel comprend par ailleurs l’installation d’une dynamo qui fournira plus tard l’électricité au village de même qu’une scierie.

Modèle de modernisme

En 1904, Damase Jalbert meurt subitement et la compagnie passe aux mains des Américains. Des travaux d’agrandissement sont entrepris afin d’accroître la production : construction d’une chambre des meules en pierre devant accueillir trois grosses turbines, ajout de presses hydrauliques, de pompes et de tamis. L’usine, initialement construite en bois, est recouverte de pierre.

Surtout, le village, propriété de la compagnie, constitue un modèle de modernisme dans un milieu traditionnellement rural. Il est doté de bornes-fontaines et de trottoirs de bois. La rue principale, bordée d’arbres, est macadamisée. Chaque rue possède l’éclairage. Chaque famille bénéficie de l’eau courante, des égouts et de l’électricité et se chauffe au poêle à bois avec les résidus de l’usine. Certaines maisons sont munies de fondations de béton. Une première église et un presbytère y sont érigés, une commission scolaire y est créée, de même qu’un couvent-école. Les institutrices, comme les ouvriers, sont particulièrement bien rémunérées pour l’époque.

Mais l’histoire prend brutalement fin. Au milieu des années 1920, l’industrie de la pulpe est en décroissance et il faudrait investir de trop gros capitaux pour transformer l’usine en papeterie. La pulperie de Val-Jalbert ferme définitivement le 13 août 1927 et, petit à petit, tous les habitants quittent le village. Le site disparaît des radars.

Photo: Val-Jalbert

Quatre-vingt-dix ans plus tard, le Village historique de Val-Jalbert est un lieu que tout Québécois devrait voir au moins une fois dans sa vie. S’il est ouvert au public depuis les années 1960, les investissements réalisés ces dernières années font de lui un haut lieu du tourisme. Plusieurs bâtiments ont été rénovés, dont le moulin, l’hôtel, le couvent, l’église, le presbytère et quelques maisons. Les réseaux d’aqueduc et d’égouts de même que l’électricité ont été remis en fonction. Le cadre naturel du site est mis en valeur, le programme d’interprétation a été amélioré et on peut désormais admirer la magnifique chute Ouiatchouan sur une plateforme en verre. Tout au long de l’été, diverses activités d’animation, de visites guidées et de reconstitution théâtrale de la vie d’autrefois au village permettent au visiteur de plonger dans la vie d’une famille ouvrière du début du XXe siècle.

Ruée vers l’or

À quelques centaines de kilomètres plus à l’ouest, un autre site industriel prenait son envol au moment même où Val-Jalbert périclitait. En 1923, un gisement est découvert à quelques kilomètres de ce qui deviendra plus tard la ville de Val-d’Or, par un prospecteur américain accompagné d’un guide amérindien. Les forages exploratoires laissent présager qu’il pourrait bien y avoir de grandes quantités d’or et, à partir de 1935, la mine Lamaque est exploitée.

Photo: Cité de l’Or

Pendant cinquante ans, jusqu’à ce que le gisement soit tari, des milliers de mineurs descendent chaque jour sous terre et font sortir plus de 26 millions de tonnes de minerai.

« De ce minerai, la compagnie a tiré 4,5 millions d’onces d’or et 818 000 onces d’argent, précise Guy Édouard Bouchard, directeur général de la Cité de l’Or. C’est une mine très riche. Pour loger les employés, la ville de Bourlamaque est fondée en 1934. À la même époque, Val-d’Or voit le jour spontanément. Elle accueille les squatteurs et ceux qui ne veulent pas vivre sous l’autorité de Lamaque, et devient un lieu de perdition où s’installent tous les commerces illicites, comme des tavernes, des bordels et des maisons de jeux. »

Monument historique

À l’époque, pour se rendre à la mine et au village de Bourlamaque, les aventuriers se rendaient d’abord à Amos par le train, un périple de plus de 18 heures à partir de Québec. Ils naviguaient ensuite pendant quatre heures sur les rivières Harricana et Thompson et finissaient le trajet en empruntant un sentier cahoteux de dix kilomètres à travers le bois.

« Ce village construit au milieu de nulle part en pleine forêt était doté des infrastructures d’égouts et d’aqueduc, de l’électricité et du service téléphonique, indique M. Bouchard. La direction de la mine occupait de luxueuses résidences dominant le village. Le dispensaire comptait 20 lits et un médecin y résidait. Le village est d’ailleurs toujours habité par d’anciens mineurs ou leurs descendants, mais aussi par des gens comme vous et moi. »

Photo: Cité de l’Or En 50 ans d’exploitation, la mine Lamaque a sorti 26 millions de tonnes de minerai.

Il est également classé monument historique depuis 1979 et il se visite, tout comme la mine. La Cité de l’Or propose ainsi une descente à 90 mètres sous terre dans les galeries, une tournée des bâtiments de l’ancienne mine Lamaque, un circuit d’interprétation du village minier de Bourlamaque, plusieurs expositions et même un parcours de géocachette.

Cet été, qu’aurez-vous donc de mieux à faire que de vous plonger dans l’histoire ouvrière du Québec, sur les traces de ces aventuriers du XXe siècle ?