La médiation culturelle, un parfait «subterfuge» pour la rencontre

Anne-Sophie Poiré Collaboration spéciale
«Notre médiation culturelle est surtout axée sur des constats sociaux», explique Michel Vallée.
Photo: Vaudreuil-Dorion «Notre médiation culturelle est surtout axée sur des constats sociaux», explique Michel Vallée.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

À Vaudreuil-Dorion, la culture est un outil de cohésion sociale. Hôtesse du 32e colloque annuel du réseau Les Arts et la ville, du 5 au 7 juin, la municipalité témoignera de la réussite de son programme de médiation culturelle Je suis. Instauré en 2010, il lui valait, six ans plus tard, le prix « culturel » de l’organisation internationale Cités et gouvernements locaux unis (CGLU) — ex aequo avec Tombouctou au Mali — remis à Mexico. « Une grosse distinction pour une petite ville », lance le maire, Guy Pilon.

De Bogotá à Panama, de Longueuil à Saint-Hyacinthe, le cas Vaudreuil-Dorion est étudié puis repris un peu partout dans le monde. La petite municipalité de l’ouest de l’île de Montréal a vu sa population passer de 18 000 à quelque 40 000 citoyens en 20 ans, et sa proportion de nouveaux arrivants provenant de l’immigration de 5 % à 48 %, selon les dernières données. La population immigrante représentait, en 2016, 18 % des citoyens de Vaudreuil-Dorion.

À l’été 2014, le regroupement international CGLU désignait la Ville comme pilote pour tester puis participer au renouvellement de l’Agenda 21 de la culture. Seule localité nord-américaine sélectionnée, neuf autres villes à travers le monde participaient au projet. En 2015, Vaudreuil-Dorion devenait l’une des huit leaders du CGLU, aux côtés de Barcelone, Buenos Aires, Malmö et Mexico, entre autres. Depuis, l’organisation appuie la municipalité dans l’élaboration de son Agenda 21 local de la culture en travaillant sur la gouvernance, les droits culturels ou le territoire.

Considérer le territoire autrement

L’idée du programme mené de front par le directeur du Service des loisirs, Michel Vallée, était de bâtir des actions de médiation culturelle par lesquelles l’artiste devient le moteur de la rencontre, pour que « le changement » s’opère sans crainte. Comment faire pour que les « anciens » Vaudreuillois-Dorionnais et que les nouveaux arrivants se sentent à la maison ? La Ville a oeuvré en amont, avant le vif de la vague d’immigration, alors que « des ghettos commençaient à se créer dans la municipalité », indique Michel Vallée.

« Les nouveaux arrivants qui quittent leur milieu de vie n’ont pas nécessairement l’intention de le récréer dans leur nouveau pays, estime Guy Pilon. En ciblant les leaders naturels de chaque communauté, on s’est assuré de bien les comprendre. »

La création d’une oeuvre collective est un parfait « subterfuge » pour que les gens se réunissent. Grâce aux outils d’intégration et d’adaptation culturels administrés par le directeur du Service des loisirs, la Ville semble avoir organisé un mouvement citoyen fort. « L’ignorance est à la base des conflits, laisse tomber Guy Pilon. Plutôt que de l’affrontement, il y a de la concertation. »

En 2009, la médiation culturelle n’était pas au goût du jour, prévient Michel Vallée. « Les élus de Vaudreuil-Dorion ont embarqué et on a lancé le programme l’année suivante. Ils ont été courageux, ce n’est pas évident d’être précurseur au Québec. » Si la médiation culturelle peut avoir l’air d’un grand concept, selon lui, sur le terrain, elle est très concrète.

Avec Je suis, de 35 à 50 activités participatives et 600 ateliers publics en médiation culturelle ont rallié quelque 20 000 personnes. Commission scolaire, CIUSS, organismes communautaires, sportifs et culturels, résidences pour personnes âgées, parcs municipaux et artistes : les citoyens de tous horizons et de toutes générations se côtoient, interagissent et apprennent à se connaître. Le pari ? « Avec la rencontre vient la connaissance de l’autre, puis le respect des différences », fait valoir Michel Vallée.

 

Défilé Mozaïk

Une des premières activités organisées par la Ville : le défilé Mozaïk. Depuis 2010, ce « carnaval multiculturel » a succédé au traditionnel cortège de la Saint-Jean-Baptiste. Plus de 1000 personnes y participent chaque année.

« Notre médiation culturelle est surtout axée sur des constats sociaux, explique Michel Vallée. La volonté de rapprochement avec la communauté musulmane ou indienne, l’isolement des personnes âgées, la violence, la solitude chez les parents céibataires, les victimes d’accident de train ou le deuil périnatal. »

En collaboration avec des médecins, infirmières, intervenants sociaux, travailleurs de la culture et artistes, 21 familles endeuillées ont pris part à l’une de ces activités de médiation culturelle. « J’exige des artistes qu’ils conservent leur moyen d’expression artistique, précise Michel Vallée. Les résultats ont été incroyables. Ça sauve des vies. »

Dans la foulée du colloque, Michel Vallée propose Et si on se rencontrait, sorte de guide pratique expliquant le modèle de Vaudreuil-Dorion. Mais la médiation culturelle n’a pas qu’une seule définition, prévient l’auteur. Sans prétendre être la référence en la matière, il croit que l’exemple du programme Je suis pourrait être appliqué ailleurs. L’ouvrage sera lancé le 5 juin, dans le cadre du dîner-conférence « Arts-affaires ».