Les artistes et la gentrification: se faire une place dans la cité

Catherine Couturier Collaboration spéciale
Les artistes, en quête d'un espace abordable pour créer, s'installent dans d'anciens bâtiments industriels.
Photo: Annik MH de Carufel Les artistes, en quête d'un espace abordable pour créer, s'installent dans d'anciens bâtiments industriels.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Alors que le nouveau campus MIL de l’Université de Montréal provoque bien de l’effervescence dans les quartiers l’entourant, les artistes craignent encore une fois d’écoper et de perdre l’accès à des ateliers abordables. Portrait d’un phénomène trop commun.

C’est une histoire qui se répète partout dans les grandes villes depuis la fin de l’industrialisation. Une industrie cesse ses activités et délaisse ses bâtiments, et des artistes en quête d’un espace abordable pour créer s’installent dans ces bâtiments aux hauts plafonds et aux planchers à toute épreuve. La communauté artistique attire petits commerçants et cafés branchés ; les promoteurs immobiliers flairent la bonne affaire et investissent le quartier. Résultat de cet intérêt : le prix des loyers rénovés monte en flèche et les artistes sont évincés ou se déplacent ailleurs. Voilà, en bref, le processus d’embourgeoisement.

Des solutions sur tous les plans

Ce phénomène touche tous les quartiers centraux de Montréal. « Les artistes veulent s’installer en ville pour être proches de leurs pairs, des commerces, des voies de communication, etc. », explique à l’autre bout du fil Gilles Renaud, directeur général des Ateliers créatifs Montréal. « Ce qui a amené la création d’Ateliers créatifs était une crise, en 2007, avec l’édifice Grover, lorsqu’un promoteur immobilier menaçait d’évincer les artistes du bâtiment pour le transformer en condos. Douze ans plus tard, c’est encore la crise : plusieurs endroits sont sur la sellette : le 305 Bellechasse, l’édifice Cadbury… », poursuit M. Renaud. Le Plateau Mont-Royal, le Centre-Sud, Rosemont et plus récemment le Mile-Ex ont tous été touchés par le phénomène.

Ateliers créatifs a donc été fondé à l’initiative de la Ville de Montréal et de la Corporation employabilité et développement économique communautaire du Centre-Sud–Plateau (CEDEC) pour éviter d’autres crises du même type que celle de l’édifice Grover. Promoteur immobilier à but non lucratif, il a pour mission de développer et de protéger des lieux de travail et de création abordables, et surtout pérennes. « Nous gérerons bientôt 38 000 pieds carrés, soit à titre de propriétaire ou de locataire. Nous faisons aussi de la gestion pour d’autres projets et nous avons beaucoup de projets en chantier », explique M. Renaud.

La formule d’Ateliers créatifs Montréal n’est qu’une des solutions possibles pour aider les artistes à conserver un lieu abordable pour créer. « C’est important qu’il y ait une mobilisation de tous les acteurs », souligne Gilles Renaud. « Il y a plusieurs outils qui peuvent ne pas coûter de l’argent, comme le zonage, la réduction de la taxe foncière imposée aux ateliers d’artistes, comme Toronto l’a fait », donne pour exemple Mélanie Comtois, d’Ateliers créatifs.

Les artistes se regroupent

En janvier 2019, des dizaines d’artistes visuels se sont unis pour créer l’OSBL Nos ateliers, pour protéger les ateliers d’artistes dans des lieux menacés. « Les artistes sont vraiment capables de s’organiser politiquement pour protéger leurs lieux ; les municipalités ont aussi intérêt à protéger les artistes, parce qu’ils sont productifs sur le plan social et culturel », explique Édith Brunette, artiste et candidate au doctorat en science politique à l’Université d’Ottawa. Celle-ci a d’ailleurs coorganisé en février dernier la table ronde Gentrification : contribution et résistances artistiques, à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). « La gentrification est un problème croissant et qui se discute peu parmi les artistes, sauf lorsqu’il y a un déplacement », raconte-t-elle.

Ainsi, les artistes doivent également être conscients de leurs privilèges, rappellent les organisatrices de la conférence. Car s’ils sont touchés par les hausses de loyer, ils sont bien évidemment loin d’être les seuls. Les artistes se déplacent aujourd’hui dans Parc-Extension, un quartier extrêmement diversifié sur le plan ethnique et culturel. « La majorité de la communauté artistique montréalaise est très blanche et éduquée. Il faut juste être attentif au milieu où l’on veut s’implanter, et développer une sensibilité pour celui-ci », ajoute sa collègue Josianne Poirier, qui vient de terminer un doctorat en histoire de l’art.

Mixité et juste équilibre

« Les artistes créent, oui, de l’activité économique, mais surtout une qualité de vie. Ils amènent une vie. Sinon, on va avoir une ville dortoir », croit Gilles Renaud. Alors que Montréal se targue d’être une capitale culturelle, il serait ironique de ne pas donner de lieux de création aux artistes : « Est-ce qu’on veut de l’art-vitrine, ou qu’il fasse partie de la ville ? » soulève M. Renaud.

Les intervenants appellent donc à une mixité des quartiers et à une vision plus globale, moins à la pièce, lorsqu’il y a crise. « Il faut agir en amont, rappelle Gilles Renaud, en changeant d’attitude pour que dans dix ou quinze ans on ait un milieu équilibré. »