Alléger le bagage de l’autre

Catherine Martellini Collaboration spéciale
Avec «Bagages», de jeunes néo-Québécois replongent dans leur parcours migratoire.
Photo: PGLO Avec «Bagages», de jeunes néo-Québécois replongent dans leur parcours migratoire.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Ce qui était initialement un projet scolaire pour donner la parole à des jeunes de 12 à 17 ans nouvellement arrivés à Montréal s’est transformé en une pièce de théâtre, un film documentaire, puis même un livre. Un atelier sur le processus créatif du projet Bagages sera offert le 6 juin et montrera comment une idée peut transcender les milieux et élever une communauté.

Idéatrice et coscénariste avec Paul Tom du film Bagages, sorti en 2017, Mélissa Lefebvre est aussi enseignante en art dramatique à l’école secondaire Paul-Gérin-Lajoie-d’Outremont.

C’est dans ses cours qu’elle a rencontré ces jeunes élèves des classes d’accueil, qui étaient arrivés à Montréal depuis peu et qui tentaient de s’intégrer, chacun traînant dans sa valise personnelle son histoire émouvante de migration. Au fil des séances, elle a senti que les jeunes avaient besoin d’un espace pour parler de ce qu’ils ont vécu avant d’immigrer ici et des bouleversements qu’ils continuent de vivre depuis qu’ils y sont installés.

« Pour plusieurs des jeunes qui ont embarqué dans le projet, c’était la première fois qu’ils parlaient de leurs émotions, n’ayant souvent pas l’espace pour le faire à l’école ou à la maison, leurs parents étant eux-mêmes pris avec leurs blessures et le souci de veiller à la survie de leur famille », explique-t-elle.

D’un bagage à l’autre

Après de nombreux ateliers avec les élèves en classe, dans lesquels elle abordait des sujets aussi chargés que l’identité d’appartenance et leurs ressentiments envers le pays d’accueil, Mélissa Lefebvre a eu l’idée de monter une pièce de théâtre itinérante avec, au départ, un seul groupe, qui se promenait de classe en classe.

« Ça a provoqué un gros effet dans l’école et motivé d’autres jeunes à y prendre part, si bien qu’on est passé à 60 élèves, puis à 150, souligne-t-elle. Chaque fois, j’avais l’impression que ça brisait un gros mur, pour les classes d’accueil, mais pour tous également : autant pour les autres élèves des classes ordinaires que pour les professeurs et le personnel de soutien. »

Mais voilà, le théâtre est éphémère, sans compter que plus la pièce grossissait, plus il devenait difficile de rassembler et de faire déplacer tous les jeunes. De là est venue l’idée d’en faire un film. « Nous avons obtenu de l’argent pour le transformer en outil pédagogique qui devait voyager à l’échelle de notre commission scolaire, mentionne Mélissa Lefebvre. Mais le réalisateur Paul Tom et moi croyions qu’il méritait d’être vu par le plus grand nombre de personnes possible. »

C’est là qu’ils ont approché la productrice Karine Dubois, qui a réussi à en faire un projet de Télé-Québec, grâce à cette première version de film qui comprenait les entrevues d’une heure avec chacun des élèves. Le tout a été amélioré pour la diffusion télé. Ainsi est né le film Bagages.

La pièce et le film suivaient le même processus créatif, soit le parcours migratoire de ces jeunes, divisé en cinq grandes étapes : les souvenirs du pays — leurs proches, leurs traditions, leur histoire ; le départ, c’est-à-dire ce qu’ils devaient laisser derrière eux, les adieux et l’anticipation du pays d’accueil ; l’arrivée ici avec ses surprises, ses différences ; l’adaptation aux changements dans leur vie et leur intégration, l’identité qu’ils ont ici maintenant.

Une destination insoupçonnée

Au-delà de la couverture médiatique qu’a suscitée le film, Mélissa Lefebvre estime que le projet a changé énormément de choses à l’école. « Avant, il existait un mur entre les élèves des classes ordinaires et d’accueil, précise-t-elle. Ils ne se sentaient pas à leur place et avaient hâte d’être comme les Québécois. »

Ainsi, presque aucun élève de ces classes d’accueil ne participait aux équipes sportives, au conseil étudiant ou autres types d’activités alors que près des trois quarts d’entre eux y prennent maintenant part. « Ils apprennent aussi par ces ateliers qu’ils ne sont pas seuls à vivre ces émotions, explique-t-elle. Le personnel de l’école a également constaté qu’ils se sont intégrés plus rapidement au parcours régulier. » Si ce n’est pas seulement à cause de Bagages, celui-ci y a contribué de façon indéniable.

Le projet en dit long sur les bénéfices que peut engendrer l’ouverture à l’autre. Pour ceux qui souhaiteraient encourager de telles initiatives, Mélissa Lefebvre souligne qu’il est important de prendre les jeunes là où ils sont prêts à aller, sans les brusquer. « Je commence mes cours par une question du jour, à laquelle ils peuvent refuser de répondre, et il faut respecter ça, mentionne-t-elle. Ce sont tellement des sujets sensibles, tout peut exploser à tout moment. » Elle ajoute également qu’il faut s’abstenir de tout jugement quant aux réponses pour que les jeunes « sentent qu’ils peuvent tout dire ».

L’atelier formatif et créatif « Bagages, au cœur de l’histoire » aura lieu le 6 juin, à 14 h, à la salle du conseil du Conseil des arts et de la culture de Vaudreuil-Soulanges, au 420, avenue Saint-Charles.